Prendre un coup c'est agréable... mais pas tant que ça!

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  • Le 10 mars 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Mmes Caouette et Auger insistent sur l’importance de ne pas porter de jugement sur les patients psychotiques consommateurs de drogue ou d’alcool.« Bon trip, bad trip ». C'est le nom de la trousse d'intervention qu'une équipe pluridisciplinaire de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal (anciennement l'Hôpital Louis-H. Lafontaine), affilié à l'Université de Montréal, offre aux intervenants qui accompagnent des patients psychotiques consommateurs de drogue ou d'alcool.

 

« Le titre fait référence au fait que le plaisir n'est pas exclu de la consommation. C'est dans l'excès que les problèmes surviennent », commente la pharmacienne Mélanie Caouette, l'une des conceptrices de la trousse lancée le 25 février.

Parmi les personne atteintes de schizophrénie, une sur deux éprouve des problèmes de surconsommation de drogue. Résultat : les patients traités font plus de rechutes et doivent être réadmis à l'hôpital; ils sont davantage en proie à l'anxiété et à la dépression et ont plus d'idées suicidaires entre autres. « Nous avons mis sur pied des ateliers destinés à des groupes de six à huit personnes où les problèmes de consommation sont abordés de concert avec la problématique de la santé mentale. C'est là que nous avons innové le plus et c'est très apprécié des participants », explique la coauteure principale, Sophie Auger, ergothérapeute à l'Institut depuis 25 ans.

« J'aime l'approche de cette équipe parce qu'elle n'est pas moralisatrice. Elle stimule la confiance des participants en reconnaissant les plaisirs associés à la consommation », dit Chad, qui accompagne les groupes inscrits aux ateliers « Bon trip, bad trip ».

Dans ces groupes, Chad a le statut de « pair aidant ». Comme les participants, Chad souffre de problèmes de santé mentale. De l'âge de 20 à 33 ans, ses épisodes psychotiques se sont accompagnés d'une consommation excessive d'alcool et de drogue. « La dernière chose qu'on veut se faire dire quand on est dans cette dynamique, c'est d'arrêter de consommer », signale-t-il. Cela n'exclut toutefois pas les dénouements heureux. Il raconte qu'un participant de 25 ans a cessé toute consommation après avoir assisté aux ateliers. Il est abstinent depuis trois mois.

Un autre participant, dont le nom d'artiste est Nomis, a connu un sort similaire, puisqu'il a mis fin à sa consommation grâce aux ateliers. Les organisateurs lui ont donné le mandat d'illustrer les affiches de l'atelier de création artistique du projet. Il s'y est consacré corps et âme.

Une approche interdisciplinaire

« Nous ne souhaitons pas porter de jugement sur les participants et sur leur consommation, mentionnent les ergothérapeutes Sophie Auger et Chantal Cloutier. Notre objectif est simplement de les accompagner dans leur réflexion, et cela, peu importe le stade auquel ils sont rendus : qu'ils essaient de renoncer à consommer, qu'ils y pensent ou qu'ils ne l'aient pas encore envisagé. »

Dès son embauche à l'Institut en 2010, Mélanie Caouette a été invitée à participer aux travaux de cette équipe, qui comprend, en plus de Mmes Cloutier et Auger, la neuropsychologue Julie Pelletier et la pharmacienne Julie Charbonneau. « Le fait que nous sommes des spécialistes de diverses disciplines nous permet d'intervenir sur plusieurs plans simultanément », indique-t-elle.

La série d'ateliers d'une heure et demie chacun qu'elles ont mise sur pied s'étend sur 18 à 20 semaines; ces ateliers consistent en des discussions de groupe, des exercices individuels et s'appuient sur des documents écrits et multimédias. Les échanges libres, au cours desquels les participants partagent verbalement leur expérience, rappellent les séances des Alcooliques anonymes, mouvement né en 1935 aux États-Unis et qui a essaimé partout dans le monde depuis. « Les AA se limitent à la consommation alors que notre projet aborde en même temps la santé mentale », précise Stéphane Gagnon, psychologue associé à l'équipe depuis plusieurs années.

Les ateliers permettent de remettre les pendules à l'heure quant à plusieurs idées répandues mais dont les bases scientifiques sont discutables. Par exemple, des consommateurs de cannabis évoquent le fait qu'il s'agit d'un « produit naturel ». Il est important de leur dire que cette caractéristique n'a que peu d'effet sur leur santé quand il y a abus. « C'est  un mythe, prétend Mme Caouette. Au contraire, le cannabis contient des produits chimiques dommageables pour la santé. »

Les participants ont poussé les intervenants plus loin dans certains cas. « Il y en a qui ont insisté pour voir des photos du cerveau détruit par la toxicomanie. Ils voulaient le constater de visu », souligne Mme Caouette.

Questionnaires et vidéos

Dans la trousse « Bon trip, bad trip », on trouve un guide du participant et un guide de l'intervenant comprenant quatre modules (motivationnel, psychoéducatif, habiletés sociales et activités de substitution). Des renvois à des documents vidéo, des exposés par affiches et des présentations PowerPoint aident les animateurs à alimenter les échanges. Des improvisations théâtrales sont même au programme.

Des questionnaires s'adressent aux participants, qui peuvent y répondre dans des tableaux prévus à cet effet. Ils sont invités, par exemple, à décrire les sentiments de plaisir ressentis pendant une période de consommation. On les invite aussi à préciser si cette consommation les a menés à oublier de prendre des médicaments et comment ils ont réagi (doubler la dose le lendemain? sauter la dose?). Ces informations peuvent s'avérer précieuses dans les rencontres suivantes.

« Aucune mesure incitative particulière ni aucune récompense en argent ne poussent les participants à se présenter aux ateliers, mais on voit qu'ils y trouvent leur compte », fait observer M. Gagnon. Autre retombée indirecte : ils sont plus enclins à s'inscrire à d'autres ateliers de groupe lorsqu'ils ont connu cette première expérience.

La mesure des effets concrets de ces rencontres sur les sujets n'a pas été faite de façon scientifique. « C'est la prochaine étape », signale Mme Cloutier, qui espère rassembler des fonds pour mener à bien cette évaluation.

Il n'en demeure pas moins que l'intérêt pour la trousse « Bon trip, bad trip » a été maintes fois exprimé par des spécialistes à l'occasion de congrès. « Cette trousse est attendue avec impatience par le milieu », a déclaré la directrice générale de l'Institut, Denise Fortin, à l'occasion du lancement. Elle a rendu hommage à l'équipe qui l'a réalisée.

Mathieu-Robert Sauvé