Arabie saoudite : ces femmes qui transgressent les règles

Les femmes qui fréquentent des endroits publics à Riyad doivent porter l’abaya, cette longue tunique qui couvre le corps. (Photo: Matthias Catón)Dans l'ultraconservateur royaume d'Arabie saoudite, où la Constitution se fonde sur les règles de Dieu, les femmes continuent d'être privées de nombreuses libertés publiques et privées.

 

La sociologue française Amélie Le Renard a passé plusieurs mois à Riyad, la capitale, afin d'y mener une enquête ethnographique et une centaine d'entretiens avec de jeunes Saoudiennes. Dans les résultats de cette enquête, publiés sous le titre Femmes et espaces publics en Arabie Saoudite*, elle raconte notamment comment certaines transgressent, au sein de l'espace public, les règles officielles censées régir leur présentation de soi et leur conduite à l'extérieur de chez elles.

Mme Le Renard était récemment de passage à l'Université de Montréal à l'occasion d'un séminaire organisé par la Chaire d'études de la France contemporaine du Centre d'études et de recherches internationales de l'UdeM.

 

La ségrégation des sexes est officiellement inscrite dans la loi saoudienne. Comment se traduit-elle concrètement?

A.L.R. : Personnellement, je préfère parler de ségrégation de genre, mais ce n'est évidemment pas le terme utilisé dans les textes officiels saoudiens. Il n'existe pas un seul texte sur ce point, mais plutôt des textes sectoriels, comme la politique sur l'éducation ou le Code du travail. Ainsi, à partir des années 50, la mixité hommes-femmes a été interdite à tous les échelons de l'éducation, sauf dans les jardins d'enfants, ce qui a engendré la mise en place de deux sphères éducatives, l'une réservée aux hommes et l'autre aux femmes. À l'université, la seconde est en général inféodée à la première, mais jouit tout de même d'une certaine autonomie au quotidien, puisque les lieux pour les unes et ceux pour les autres sont totalement séparés. Dans les milieux de travail, la mixité a été interdite jusqu'à la réforme du Code du travail, en 2006, qui ne précise plus ce point.

 

Certaines femmes saoudiennes tentent de contourner l'ordre public islamique et d'élargir ce que vous appelez leur « champ des possibles ». Comment ces transgressions se manifestent-elles dans les lieux publics et sont-elles réprimées?

A.L.R. : Il y a notamment des transgressions vestimentaires, adoptées par de jeunes Saoudiennes urbaines à Riyad et qui ne sont pas organisées collectivement, mais qui font néanmoins l'objet d'une coordination tacite entre elles. Ces transgressions reproduites parmi les jeunes femmes et répétées chaque jour ont contribué à déplacer la limite des pratiques qu'il est possible de faire siennes. Sur le campus, ces pratiques ne font plus l'objet d'avertissements systématiques. Lorsque j'ai réalisé mon enquête, entre 2005 et 2009, ce n'était plus les transgressions les plus répandues – par exemple porter des teeshirts avec des inscriptions considérées comme provocatrices, en violation du règlement de l'université – qui faisaient l'objet d'avertissements, mais des pratiques plus marginales. En fait, les transgressions les plus répandues ont abouti à de nouvelles normes de présentation de soi parmi les jeunes Saoudiennes, qui consistent notamment à avoir l'air riches, modernes et féminines. Ces normes sont à leur tour vécues comme contraignantes par certaines d'entre elles.

Dans les zones mixtes, les dernières années ont été marquées par un respect moindre du Comité pour la promotion du bien et la répression du vice, une sorte de police religieuse : mis en cause dans différents cas de maltraitance qui ont fait scandale, il est très fréquemment l'objet de moqueries de la part de jeunes Saoudiens et Saoudiennes.

 

Observe-t-on des mouvements collectifs de contestation politique et sociale chez les femmes?

A.L.R. : Il existe peu de mouvements collectifs organisés, car ils sont très durement réprimés par les autorités. Cela dit, je pourrais citer deux exemples assez différents : d'une part des intellectuelles qui se sont organisées pour obtenir le droit de vote aux élections municipales – ce gain est d'une portée limitée, les conseils étant consultatifs et les partis politiques et coalitions étant interdits –; d'autre part des femmes qui ont organisé des rassemblements pour protester contre l'emprisonnement d'hommes de leur famille, suspectés d'être proches de groupes islamistes sans preuve et sans jugement. Leurs actions ont été très peu médiatisées.

En ce qui concerne le groupe sur lequel j'ai enquêté, de jeunes Saoudiennes vivant à Riyad, elles ne participaient à aucun mouvement de contestation politique ou sociale et ne s'identifiaient pas, pour la majorité, aux intellectuelles qui réclament plus de droits pour les Saoudiennes. En revanche, par leurs pratiques transgressives et par leur appropriation de discours consensuels, sur les droits des femmes en islam par exemple, elles contribuaient à repousser les limites du champ de ce qu'il est possible de faire en tant que jeune Saoudienne.

Propos recueillis par Benjamin Augereau

 

*Amélie Le Renard, Femmes et espaces publics en Arabie Saoudite, Paris, Dalloz, 2011.