Hausse de 42 % du financement des ONG religieuses depuis l'arrivée du Parti conservateur

  • Forum
  • Le 24 mars 2014

  • Martin LaSalle

Pour M. Paquette, le pourcentage d’augmentation du financement fédéral des ONG à vocation religieuse est trop élevé pour être le fruit du hasard. (Photo: Brad Ruggles)Les ONG à vocation religieuse ont vu leur financement être haussé de 42 % par le gouvernement canadien de 2006 à 2010, période marquée par l'arrivée des conservateurs au pouvoir à Ottawa. Pendant ce temps, le budget des ONG laïques n'a crû que de 5 %.

 

C'est ce qui ressort d'une recherche effectuée par Francis Paquette, étudiant à la maîtrise au Département de science politique de l'Université de Montréal. Les résultats de ses travaux ont été publiés dans la Revue canadienne d'études du développement1 sous le parrainage de l'Observatoire canadien sur les crises et l'aide humanitaire, au sein duquel M. Paquette agit à titre d'expert associé.

Il a mesuré cette hausse de financement après avoir analysé le contenu des sites Internet ainsi que les rapports comptables de 198 ONG canadiennes vouées à l'aide internationale pour la période de 2001 à 2010.

Non seulement il a observé une augmentation de 42 % du financement des ONG religieuses depuis 2006, mais il a constaté que 72 % de cet accroissement s'est fait au profit d'ONG prosélytes, c'est-à-dire des organismes dont la mission consiste principalement à convertir les communautés auxquelles ils disent venir en aide.

« Depuis 2006, il y a eu un changement radical de direction dans le versement des dons aux ONG qui agissent à l'étranger, et ce changement de direction mérite des explications, affirme Francis Paquette. Le pourcentage d'augmentation est trop élevé pour être le fruit du hasard. »

Il importe de préciser que, en chiffres absolus, les ONG laïques récoltent plus de la moitié des subventions accordées aux ONG canadiennes d'aide internationale, essentiellement parce qu'elles sont plus nombreuses.

Francis Paquette

Toutes les ONG religieuses ne sont pas prosélytes

Francis Paquette distingue clairement les ONG religieuses de celles dont l'activité principale est le prosélytisme.

« L'aide au développement et les missions humanitaires relèvent de la bonté chrétienne et je ne remets pas leur professionnalisme en question, loin de là, insiste-t-il. La majorité des ONG religieuses font de l'excellent travail sur le terrain, entre autres parce qu'il est fréquent qu'elles aient un meilleur accès aux communautés locales pratiquant la même religion. »

Cependant, certaines ONG apportent leur aide d'une façon très orientée, qui incite fortement les individus à se convertir.

C'est notamment le cas de la Wycliffe Bible Translators of Canada, dont les activités à l'étranger se limitent à faire traduire la Bible dans des dialectes locaux. « Lorsqu'un enfant apprend à lire uniquement dans la Bible, les chances sont grandes qu'il en vienne à adhérer à la religion catholique chrétienne », commente M. Paquette.

Des ONG partagent une mission très similaire à l'étranger : l'International Needs Canada et les Ministères baptistes canadiens ont pour mandat d'« annoncer l'Évangile de Jésus-Christ à chaque nation ». D'autres ont un objectif prosélyte plus circonscrit, comme la Mission à l'intérieur de l'Afrique internationale, dont le rôle est « de proclamer la gloire de Dieu parmi les peuples d'Afrique [...] et d'établir des églises [...] qui se renforcent par l'évangélisation de populations non encore christianisées ».

Parallèlement, d'autres ONG donnent dans un prosélytisme plus silencieux ou discret.

« Pendant la construction d'un puits, par exemple, une ONG affiche des signes religieux et fait réciter fréquemment des prières et, une fois l'ouvrage terminé, elle l'entoure de pancartes vantant la gloire de Dieu », explique le chercheur.

Un changement de cap discutable

Pour Francis Paquette, le changement de cap dans le financement des ONG canadiennes d'aide internationale est discutable, d'autant plus que, pendant les années 80 et 90, les gouvernements de Brian Mulroney puis de Jean Chrétien avaient tendu vers une laïcisation de l'aide humanitaire internationale.

« On peut se demander quels intérêts ce changement sert et pourquoi le gouvernement de Stephen Harper favorise ces organisations », remarque-t-il.

Plus encore, le prosélytisme est « un obstacle à l'efficacité des dons sur le terrain, déplore-t-il. Ainsi, après le séisme de 2010 en Haïti, des ONG avaient affecté du personnel pour prier au côté des civières au lieu d'aider à l'évacuation des victimes! »

Enfin, Francis Paquette remet en question le fait que, dans un pays laïque comme le Canada, les taxes des contribuables appuient des organisations dont la mission première est de convertir de nouvelles âmes. « On peut se demander légitimement s'il est acceptable que la Wycliffe Bible Translators of Canada reçoive environ trois millions de dollars par année pour faire traduire la Bible », conclut-il.

Martin LaSalle


 

Les subventions se déplacent vers l'Ouest canadien

Outre le fait que les organisations à caractère religieux touchent plus d'argent d'Ottawa, les résultats de l'étude menée par l'Observatoire canadien sur les crises et l'aide humanitaire ont révélé que les investissements fédéraux en matière d'aide internationale se déplacent de plus en plus vers l'ouest du pays.

« On constate en parallèle que la plupart des ONG qui touchent de l'argent du fédéral sont situées dans le centre du pays et dans l'Ouest canadien, contrairement aux organisations francophones, plus laïques, qui sont davantage dans l'est du Canada », selon Francis Paquette.

M.L.

 

1. François Audet, Francis Paquette et Stéfanie Bergeron, « Religious nongovernmental organisations and Canadian international aid, 2001-2010: a preliminary study », Revue canadienne d'études du développement, vol. 34, no 2, 2013.