Chats et chiens donnent leur sang pour la science

  • Forum
  • Le 31 mars 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

La chercheuse Marie-Claude Blais avec Azur, un des chats donneurs de sang. (Photo: Marco Langlois)Don Juan, Napoléon, Gucci, Azur et Marissa donnent leur sang pour la médecine vétérinaire. Et ils le font en ronronnant. « Je les choisis pour leurs caractéristiques hématologiques, mais aussi en fonction de leur bon caractère.

 

On ne voudrait pas des chats stressés lorsqu'ils sont manipulés ou qui ont besoin d'une sédation excessive », mentionne la Dre Marie-Claude Blais, professeure à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal à Saint-Hyacinthe.

Là où ils sont logés, les cinq chats (quatre mâles et une femelle) peuvent grimper jusqu'au sommet de leur trapèze et sortir dans la cour par une chatière. Ils peuvent s'étendre sur des hamacs à leur disposition ou jouer au chat et à la souris. De plus, la porte du local n'est jamais verrouillée, de sorte qu'ils ont leur dose quotidienne de câlins, avantage social non inscrit dans leur contrat de service. « Nos chats sont choisis au terme d'entrevues. À la dernière sélection, il a fallu 12 évaluations pour un chat », relate la Dre Blais.

Un comité d'éthique supervise les paramètres de cette banque de sang unique en son genre qui compte aussi des « volontaires » canins. À la différence des chats, Bacho, Dali, Gaspard, Bowie et Dexter ne vivent pas au Centre hospitalier universitaire vétérinaire (CHUV) de la faculté mais dans leur famille. Ils se présentent au CHUV à la demande des vétérinaires et viennent au maximum une fois toutes les six semaines pour leur prélèvement. « Il est vrai que le concept de don s'applique difficilement aux animaux, commente Marie-Claude Blais. Mais on a l'impression que les chiens se prêtent volontiers à la tâche. En tout cas, ils ne manifestent pas de réticence à la vue de l'hôpital. »

Qui a besoin de transfusion sanguine? Principalement des animaux sur la table d'opération. Mais aussi des victimes d'hémorragies survenues à la suite de collisions, des bêtes anémiques souffrant de cancer ou de dysfonctionnements immunitaires...

Cette banque de sang existait déjà à l'arrivée de la jeune vétérinaire, en 2008, mais la Dre Blais lui a donné une nouvelle dimension. « Disons que j'ai optimisé le service, précise-t-elle. Il a fallu tout repenser, du changement des culots à la redéfinition du protocole. »

L'entretien et la mise à jour des produits sanguins exigent une expertise éprouvée. Le temps d'entreposage est limité et la quantité requise pour les transfusions fluctue constamment. « Parfois on a des besoins immédiats qu'on peine à combler; à d'autres moments, nous devons jeter les réserves périmées. Ce qui nous brise le cœur », confie la responsable qui tient dans ses bras un collaborateur au poil long et aux magnifiques yeux verts.

Clinicienne et chercheuse

La vétérinaire souriante accorde volontiers une heure de son temps à Forum, mais on comprend, en prenant connaissance de ses responsabilités, que sa vie professionnelle est chargée. Ce trimestre, elle donne les cours Maladies du système digestif, Urgentologie et Nutrition, en plus d'animer deux laboratoires et de superviser des séminaires de deuxième cycle. De plus, une semaine sur deux, elle se consacre à la clinique des petits animaux, une tâche qui lui demande environ 45 heures de travail. « C'est notre réalité! » dit-elle.

Cela exclut ses activités de recherche, qui portent sur la médecine interne et l'hématologie vétérinaires. « Beaucoup de connaissances ont progressé dans ma discipline, la médecine interne. Mais tout est à découvrir dans certains secteurs », fait-elle observer.

Elle-même a apporté quelques briques à l'édifice en 2006, alors qu'elle menait des études postdoctorales (fellowship) en médecine transfusionnelle à l'Université de Pennsylvanie, à Philadelphie. Elle a documenté un nouveau groupe sanguin chez le chien : le DAL pour « dalmatien ». « Je me souviens d'avoir dansé dans mon bureau quand j'ai compris que j'avais affaire à un tout nouveau groupe sanguin canin », raconte-t-elle.

L'affaire a fait grand bruit, puisque son article, publié en 2007 dans le Journal of Veterinary Internal Medicine, a reçu les éloges de l'éditrice, Jane Wardrop, de l'Université de Washington. Dans l'éditorial intitulé « A welcome discovery », l'auteure rend hommage à la chercheuse québécoise en relatant ses succès cliniques. Ses découvertes apportent « un élément excitant et bienvenu dans nos connaissances en médecine transfusionnelle, ce qui incitera d'autres chercheurs à poursuivre dans cette voie », peut-on lire.

Stéphanie Goulet, étudiante à la maîtrise, avec un chien beagle, Henriette, qui a un sang du groupe DAL.

Dottie et Henriette

C'est en suivant le dossier d'une chienne nommée Dottie que la Dre Blais a fait sa découverte. Amenée par son maître à l'hôpital vétérinaire américain pour des problèmes de santé, cette chienne a reçu une première transfusion sanguine qui lui a permis de subir une opération. Quelques jours plus tard, une seconde transfusion s'est avérée nécessaire. Mais entretemps la chienne avait développé des anticorps qui interdisaient la nouvelle intervention.

En fait, aucun sang disponible dans la banque n'était compatible avec le système de Dotti, et le personnel voulait s'arrêter là. « Pourquoi ne pas pousser plus loin l'investigation? s'est-elle demandé. On le ferait bien pour des êtres humains... »

Il faut savoir que le système sanguin des chiens est très différent du nôtre. Au moment où la chercheuse se penche sur le sujet, on connaît 12 groupes sanguins canins. Les chiens n'ont pas d'anticorps en circulation dirigés contre la plupart d'entre eux. Résultat : un animal peut recevoir du sang d'à peu près n'importe quel autre individu; son système immunitaire peut l'accepter. C'est à la seconde transfusion que les choses se compliquent, car elle peut être fatale.

Or, à l'hôpital vétérinaire américain, aucun des 55 donneurs de sang n'a un système compatible avec celui de Dottie. « Nous avons dû faire appel à la communauté des éleveurs de dalmatiens et la mobilisation a été immédiate. Grâce aux réseaux sociaux, nous disposions d'échantillons de sang de 13 dalmatiens en 48 heures. Trois étaient compatibles. »

Des recherches ultérieures ont montré que des dobermans et un shih tzu possédaient un sang de ce groupe. Plus récemment, on a découvert qu'une chienne gardée à la Faculté de médecine vétérinaire, un beagle nommé Henriette, avait le même type de sang.

Pour la chercheuse, c'est tout un axe de recherche qui s'ouvre à elle, car elle a réussi un exploit semblable avec les chats, en mettant au jour une rareté similaire chez les félins avec son équipe de Pennsylvanie (elle était coauteure de l'article publié dans le même numéro du Journal of Veterinary Internal Medicine).

« Il y a certainement d'autres groupes et sous-groupes sanguins à documenter », résume la chercheuse en souriant. Elle signale que sa banque de sang canin est à la recherche de donneurs occasionnels. Comptant environ 50 bêtes, le réseau pourrait accueillir d'autres « volontaires ». On cherche des chiens de bonne taille, en santé et... au caractère commode. Ils doivent être prêts à se livrer de bonne grâce à la médecine vétérinaire.

Mathieu-Robert Sauvé