La série télé fait vibrer la sensibilité contemporaine

  • Forum
  • Le 31 mars 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les séries télé suscitent un engouement sans précédent. Plusieurs d’entre elles ouvrent par ailleurs une fenêtre sur des enjeux de société qui ne seraient pas autant suivis sans leur mise en scène au petit écran.Vous ne manquez aucun épisode de 30 vies? Vous avez pleuré devant 19-2? Vous êtes accro à House of Cards? Soyez rassuré : vous êtes normal et bien de votre temps.

 

La série télé « est une forme narrative unique qui semble faire vibrer de façon singulière la sensibilité contemporaine », comme le dit le texte de présentation du colloque « Télé en séries », qui aura lieu à l'Université de Montréal du 22 au 24 mai prochain.

Il n'est même plus nécessaire de posséder un téléviseur pour suivre les personnages de sa série préférée. « Moi, je suis trop impatient pour attendre une semaine la diffusion du prochain épisode. J'attends que la série soit complétée et je la regarde en rafale sur mon écran d'ordinateur », donne en exemple Jérôme-Olivier Allard. Les séries préférées de cet étudiant au doctorat en études cinématographiques qui vient de déposer à l'UQAM un mémoire sur les zombies dans la littérature et au cinéma : The Walking Dead, In the Flesh et Game of Thrones. « À voir absolument. »

Grâce à la participation financière de l'Université de Montréal, du Centre interuniversitaire d'études sur les lettres, les arts et les traditions, du Laboratoire sur les récits du soi mobile et de Canal Savoir, qui diffusera cinq émissions d'une heure sur le sujet l'automne prochain, M. Allard a mis ce projet de colloque sur pied avec ses collègues Simon Harel (directeur du Département de littérature comparée de l'UdeM), Élaine Després (Université de Bretagne Occidentale) et Marie-Christine Lambert-Perreault (UQAM). La réponse du milieu intellectuel est venue rapidement du Québec et de l'Europe francophone. Quelque 70 conférenciers ont confirmé leur présence. Il a même fallu refuser des dizaines de propositions pour éviter que la rencontre s'étire sur une journée de plus. L'écrivain, médecin et essayiste Martin Winkler et l'expert des médias Jean-Pierre Esquenazi (Université Jean Moulin Lyon 3) prononceront des « conférences d'honneur ».

MM. Allard (à gauche) et HarelLe colloque veut stimuler une réflexion sur les fictions épisodiques contemporaines de toute provenance géographique en privilégiant une variété d'approches théoriques. On abordera donc autant les productions télévisuelles québécoises – dont la qualité est comparable à celle du travail des plus grands producteurs – que les meilleures séries américaines, étalon du genre. « Certaines connaissent une diffusion mondiale et suscitent un engouement sans précédent. C'est déjà une bonne raison de s'y arrêter. Quand on analyse leur contenu, on constate qu'elles sont très riches en débats de société. Raison de plus d'organiser la première grande rencontre du genre en Amérique francophone », commente M. Harel.

Quelques extraits de titres de conférences en témoignent : « Le meurtre en série comme forme de socialisation » (Mouloud Boukala); « Le posthumain qui voulait devenir un homme » (Élaine Després); « Le marché du sexe dans les séries contemporaines » (collectif); « Flic, phallus et fusil » (Stéphanie Vallières). Une partie du colloque s'intéressera aux environnements sonores et à la musique. Une autre thématique sera explorée par le philosophe Daniel Weinstock (Université McGill) : le comique.

Mélange des genres

On nage en plein mélange des genres, puisque les diffuseurs télévisuels (qui paient cher ces réalisations) se voient ravir leurs auditoires par des plateformes numériques comme Netflix, qui permettent à l'usager de télécharger ces séries à volonté. Sans parler du piratage.

De plus, comme la série télé emprunte plus son esthétique et sa technique au cinéma qu'au studio de télévision traditionnel, elle attire de plus en plus de cinéastes aguerris, qui délaissent le grand écran. Leurs films sont destinés à une multitude d'écrans, dont  certains ne sont guère plus gros qu'un téléphone.

Que reste-t-il de la télévision du temps des Beaux dimanches et de Rue des Pignons? Difficile de se faire une idée là-dessus, reconnaît Jérôme-Olivier Allard. « Il est certain que le caractère rassembleur de la télévision traditionnelle se manifeste différemment sur les nouvelles plateformes, même si l'on continue d'appeler ça “série télé”. D'ailleurs, un phénomène récent consiste à commenter en temps réel, sur Twitter par exemple, la diffusion d'un nouvel épisode. »

L'interpénétration des genres touche aussi l'industrie du jeu vidéo. On trouve de plus en plus de jeux construits comme des scénarios de séries. Ainsi, la première édition du jeu The Walking Dead s'intitule « Season One » et plonge le participant dans une succession d'épreuves qui ressemblent à autant d'épisodes. Même chose pour le jeu Alan Wake.

La télévision s'éteint peut-être, mais l'image animée n'a jamais été aussi vivante.

Mathieu-Robert Sauvé