La reconnaissance du bagage culturel de l'élève favorise l'apprentissage du français

  • Forum
  • Le 7 avril 2014

  • Paule Des Rivières

Cette image est tirée de la vidéo Éveil aux langues et imagier plurilingue, accessible sur le site ELODiL.« Laissez-moi vous montrer! Regardez comme il est heureux, cet enfant! » Françoise Armand ne se lasse pas de voir le jeune élève d'origine arabe se trémousser de fierté lorsque la voix de l'enregistrement raconte l'histoire dans sa langue maternelle.

 

Et c'est là, dans ces quelques instants, que se déploie la philosophie de la professeure de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et de ses collègues en milieu scolaire, à savoir que la reconnaissance de la langue maternelle favorise l'apprentissage du français. Inutile de le préciser, nous sommes à des années-lumière de la punition infligée aux enfants parlant leur langue maternelle, autre que le français, dans les corridors de l'école primaire.

« Nous allons chercher l'engagement de l'élève à travers la reconnaissance de son bagage linguistique et de sa culture », résume Mme Armand, qui vient de lancer le site ELODiL ou Éveil au langage et ouverture à la diversité linguistique. Ce magnifique site renferme des vidéos, des témoignages, des lectures, bref il fourmille d'idées pour aider les enseignants qui travaillent en milieu pluriethnique. Par exemple, le projet d'écriture sur le thème « Mes langues » invite l'enfant à présenter les langues qui font partie de son répertoire linguistique ou encore celui sur les trésors de famille demande que l'enfant apporte en classe un objet précieux pour lui ou pour sa famille. Défilent alors des bijoux, des châles, etc., qui sont autant de prétextes à lever le voile sur un pan de la vie à la maison.

Le site de Françoise Armand propose toutes sortes d'activités concrètes, simples et efficaces pour encourager l'ouverture à la diversité linguistique. Ainsi, les élèves vont prendre conscience que les cris des animaux sont reproduits de diverses façons selon les langues; que le français, comme toutes les langues, évolue en s'appropriant des mots venus de partout dans le monde (Les mots voyageurs); ou ils vont réfléchir sur les marques de la négation dans plusieurs langues. Durant ces activités d'éveil aux langues, les élèves allophones sont fiers et, note la professeure, « certains d'entre eux, jusque-là silencieux, s'animent. »  Ils deviennent détenteurs de connaissances aux yeux des autres enfants. Quant à l'enseignant, il joue le jeu en prononçant, parfois avec quelques difficultés, des mots dans une langue étrangère, ce qui entraîne une complicité nouvelle avec les enfants.

« Les enfants de la maternelle, surtout au début, se sentent gênés de parler de leur langue. Mais après, ils sont contents. Les mots qu'ils ne connaissent pas, ils les cherchent à la maison et nous les disent par la suite. On sent vraiment qu'il y a une fierté, qu'ils récupèrent quelque chose de leur identité. Je pense qu'on n'était pas sensible à ça avant le projet. Je dirais que faire de l'éveil aux langues stimule l'estime de soi des élèves. Ça les touche, ça les fait sourire, ils ont les yeux qui brillent. C'est magique », raconte Annick, une enseignante, dans l'ouvrage accompagnant le contenu du site.

Françoise Armand a travaillé avec chacune des trois commissions scolaires francophones de l’île de Montréal, où un nombre significatif d’enfants ont une langue maternelle autre que le français.Mme Armand renchérit : « Nos recherches démontrent que l'interdiction totale de la langue maternelle est néfaste et que la valorisation et l'apprentissage réussi du français sont favorisés par la reconnaissance de tout le répertoire linguistique des enfants bilingues ou plurilingues. Lorsque l'individu rejette sa langue maternelle pour une autre jugée plus prestigieuse sur les plans économique et culturel, une situation de bilinguisme soustractif s'installe. Il est plus constructif que les deux langues soient apprises de façon complémentaire plutôt qu'en concurrence. »

Le site ELODiL offre aussi, notamment au moyen de vidéos,  plusieurs modèles d'intervention pour développer les compétences langagières dans les domaines du vocabulaire, de l'expression orale, de la lecture et de l'écriture, surtout par la littérature jeunesse. Et, naturellement, la plupart de ces activités valent pour l'apprentissage de la langue française chez les enfants dont le français est la première langue.

Françoise Armand fournit une éloquente illustration de ce que signifie  l'expression « recherche terrain », en vertu de laquelle les acteurs scolaires et les chercheurs s'influencent mutuellement et progressent ensemble. Les pratiques des enseignants en milieu pluriethnique évoluent, en s'appuyant sur des recherches scientifiques. « Ce site est l'aboutissement de longues années de collaboration avec les enseignants et les conseillers pédagogiques. Sans eux, sans leur passion pour leur métier, le projet n'aurait pu voir le jour », dit Mme Armand, rattachée au Département de didactique, chercheuse au Centre d'études ethniques des universités montréalaises et présidente de l'association internationale EDiLiC (Éducation et diversité linguistique et culturelle). Mme Armand a aussi travaillé de près avec Michèle Vatz de l'Université de Sherbrooke et Cécile Rousseau  de l’Université McGill.

La professeure a travaillé avec chacune des trois commissions scolaires francophones de l'île de Montréal, où 61 % des élèves sont issus de l'immigration (première ou deuxième génération) et où 46 % d'entre eux n'avaient pas le français comme langue maternelle. Elle souligne qu'il sera primordial, dans les années à venir, d'outiller les enseignants des milieux pluriethniques et plurilingues comme, plus généralement, de proposer des activités d'éveil aux langues à l'ensemble des élèves du Québec.

Paule des Rivières