Anthropologues et philosophes discutent de moralité

De gauche à droite : Vivekan Brunschwig,  Roxanne Deschênes, Pauline Claude, responsable du GEINH, Camille Guillier et Marc-Olivier Blondin-ProvostQu'est-ce qui fonde le jugement moral? Comment cette habileté est-elle apparue dans notre histoire évolutive et comment a-t-elle influé sur notre évolution? Sommes-nous déterminés ou jouissons-nous du libre arbitre? Que nous dit la neurologie sur ces questions? Les animaux ont-ils une morale?

 

De gauche à droite : Vivekan Brunschwig,  Roxanne Deschênes, Pauline Claude, responsable du GEINH, Camille Guillier et Marc-Olivier Blondin-ProvostQu'est-ce qui fonde le jugement moral? Comment cette habileté est-elle apparue dans notre histoire évolutive et comment a-t-elle influé sur notre évolution? Sommes-nous déterminés ou jouissons-nous du libre arbitre? Que nous dit la neurologie sur ces questions? Les animaux ont-ils une morale?

Ce sont là quelques-unes des questions sur lesquelles se sont penchés les participants du quatrième colloque du Groupe d'étude interdisciplinaire sur la nature humaine (GEINH), tenu les 31 mars et 1er avril derniers. La création de ce groupe est une initiative des étudiants des cycles supérieurs des départements d'anthropologie et de philosophie de l'Université de Montréal.

« Nous avons retenu cette année le thème de la moralité relativement à l'évolution parce que ce thème soulève toutes les questions liées au déterminisme et au libre arbitre, un questionnement qui touche plusieurs étudiants en anthropologie et en philosophie », explique Pauline Claude, responsable du GEINH, doctorante et chargée de cours au Département d'anthropologie.

L'étudiante, dont les travaux dirigés par Bernard Chapais portent sur l'émergence du pouvoir chez l'être humain, reconnaît que son idée sur le déterminisme s'est transformée. Si elle a d'abord pensé que l'être humain jouit du libre arbitre, cette perception lui apparaît maintenant comme une illusion. « Que nous soyons libres ou non, nous nous comportons comme si nous l'étions et cette illusion de libre arbitre jouerait une fonction dans le maintien de nos interactions sociales et dans notre relation avec le monde », avance-t-elle.

Plusieurs points de vue divergents ont été exposés sur le sujet, de même que la position voulant que l'une ou l'autre des perspectives déterministe ou de libre arbitre ne change rien à notre façon d'agir.

Meilleures communications étudiantes

C'est à un étudiant du Département de philosophie, Simon-Pierre Chevarie-Cossette, qu'est allé le prix de la meilleure communication étudiante, prix assorti d'une bourse d'études de 250 $ accordée par le Fonds d'investissement des cycles supérieurs de l'UdeM.

À partir de diverses positions considérant que le déterminisme est soit incompatible, soit compatible avec le libre arbitre, l'étudiant a cherché à montrer que la position compatibiliste conduit à soutenir que « nous accomplissons ce que nous sommes », alors que la position incompatibiliste faisant place à une marge de manœuvre dans nos choix mène plutôt à la conclusion que « nous sommes ce que nous accomplissons ». Ce type de considérations, à son avis, doit être pris en compte par l'anthropologie évolutive, puisque la théorie de l'évolution tend à concevoir l'être humain comme déterminé, ce qui a des conséquences sur la notion de moralité et de responsabilité morale.

Luc Doyon, étudiant en archéologie au Département d'anthropologie, a pour sa part remporté le deuxième prix avec une communication sur les indices de comportements moraux chez le Néandertalien. Ces indices sont notamment livrés par le fait que les Néandertaliens fabriquaient des objets à valeur symbolique, prenaient soin des blessés et donnaient une sépulture à leurs défunts. « Si ces mêmes gestes sont considérés comme moraux chez Homo sapiens, rien ne nous permet de dire que Neandertal était privé de moralité », affirme-t-il.

Neurologie, altruisme et conscience animale

Sept conférences de professeurs ont également ponctué ces deux jours de colloque.

À partir de ses propres travaux, Paul Cisek, qui enseigne au Département de neurosciences, a proposé un nouveau modèle permettant de mieux décrire l'architecture neuronale de la prise de décision. À son avis et contrairement au modèle classique, le cerveau ne fonctionne pas à la manière d'un ordinateur qui enregistrerait des données pour prendre ensuite une décision d'action. « Notre cerveau a évolué pour gérer des défis de survie et d'interaction avec le milieu, et non pour faire des choix abstraits, et c'est dans ce contexte qu'il faut l'étudier », souligne-t-il.

Selon lui, les données neurophysiologiques appuient plutôt un modèle de prise de décision par lequel le cerveau est en interaction constante avec les données de l'environnement et sélectionne en temps réel les meilleures actions à accomplir entre plusieurs possibilités et entre plusieurs sources d'information.

S'inspirant du rapport entre ingénierie et sciences naturelles, Benoit Dubreuil, diplômé du doctorat au Département de philosophie, a soutenu, suivant le modèle du professeur Cisek, que le jugement moral est le fruit de mécanismes cognitifs simples et universels mais pouvant donner des résultats très variés étant donné la multiplicité des facteurs pouvant les influencer en amont.

Professeur au Département d'économie de l'Université McGill, Christopher Barrington-Leigh a montré que l'augmentation de l'indice de bonheur n'est pas corrélée à l'augmentation des revenus mais à l'accomplissement de gestes altruistes. Cela vaut tant pour les populations de pays riches que pour celles de pays pauvres. Ces données l'amènent à dire que le sentiment de récompense ressenti par celui qui fait un geste altruiste est profondément ancré dans la nature humaine et a contribué à ce que la sélection naturelle retienne cette habileté prosociale.

Il a aussi été question de morale animale à ce colloque, plusieurs comportements de chimpanzés révélant qu'ils éprouvent de l'empathie, une émotion à la base de nos comportements sociaux moraux.

Au nom de la conscience dont font preuve les animaux non humains, Stevan Harnad, professeur au Département de psychologie de l'UQAM, a soutenu qu'il fallait appliquer à leur endroit la même retenue que nous nous imposons quant à la cruauté. Ce qui signifie cesser de les manger lorsque la consommation de viande n'est pas nécessaire à notre survie. À ses yeux, il est faux de penser qu'on peut faire de l'élevage et de l'abattage sans souffrance et il serait même moralement souhaitable de mettre fin, par stérilisation, aux sous-espèces issues de l'élevage.

Le colloque annuel du GEINH est ouvert aux chercheurs de toutes les disciplines et de toutes les universités québécoises. Cette quatrième rencontre regroupait des chercheurs de huit disciplines et de quatre universités.

Daniel Baril
Collaboration spéciale