Ces artistes qui font de la science

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  • Le 14 avril 2014

  • Dominique Nancy

S’il a choisi la médecine, le chercheur Serge Rossignol n’a jamais renoncé à la musique. On le voit ici jouant au mariage de sa fille Elsa en 2013.Quand Serge Rossignol est devenu le premier Canadien à obtenir la médaille de la Fondation Christopher et Dana Reeve, dotée d'une bourse de 25 000 $, il s'est enfin offert... un piano à queue. « J'ai toujours joué, mais je n'avais jamais possédé un bon instrument », raconte le chercheur.

 

Reconnu mondialement pour ses travaux sur la récupération de la marche après des lésions de la moelle épinière, le professeur du Département de neurosciences de l'Université de Montréal a hésité quelque temps, adolescent, entre la musique et la médecine. Il a opté pour la science sans renoncer au piano. « Le meilleur des deux mondes », dit le neuroscientifique qui a donné plusieurs concerts avec sa conjointe, la soprano Céline Dussault. À 71 ans, il se contente désormais d'un auditoire d'amis.

Pour lui, la créativité scientifique est très proche de celle qui habite les interprètes. « Il y a beaucoup de points communs entre l'art et la recherche, estime-t-il. Je suis convaincu qu'on déploie autant d'énergie créatrice devant une œuvre de Schubert que lorsqu'on se concentre sur la rédaction d'un article pour une revue savante. »

Isabelle PeretzIsabelle Peretz a pour sa part jeté son dévolu sur la guitare avant de se consacrer à la recherche... en musique! « J'ai choisi d'étudier en psychologie afin de concilier mes deux passions, la musique et les neurosciences », confie-t-elle. Aujourd'hui, la neuropsychologue est titulaire d'une chaire de recherche du Canada en neurocognition de la musique et dirige le Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son.

Dans ses études menées auprès de personnes qui souffrent d'amusie (la musique n'est pour elles que du « bruit causant du stress »), Mme Peretz et son équipe ont localisé des zones cérébrales propres à la perception musicale. Leurs recherches ont mis en pièces une certaine conception de ce trouble. « Plusieurs pensaient que les causes de l'amusie étaient non biologiques, résume la chercheuse. Ce dogme est aujourd'hui abandonné. »

Vedettes de la recherche

Beaucoup de chercheurs et d'intellectuels de renom jouent d'un instrument. D'autres sont danseurs, peintres, architectes, sculpteurs ou écrivains. Albert Einstein, reconnu comme l'un des plus grands scientifiques de l'histoire, était un violoniste de talent. Léonard de Vinci s'intéressait autant à l'anatomie et la mécanique qu'à la peinture, à la philosophie et aux mathématiques.

Daniel KandelmanÀ l'UdeM, ils sont nombreux à être des artistes accomplis ou à l'avoir été dans une vie antérieure. L'astrophysicien Gilles Fontaine joue de l'accordéon depuis sa tendre enfance. Le dentiste et pianiste Daniel Kandelman s'est produit à une vingtaine de reprises dans des salles montréalaises et européennes. Le chanteur et violoniste du défunt groupe de « rock scientifique » n=1, Alexis Vallée-Bélisle, est aujourd'hui un chercheur de carrière qui publie dans des revues majeures comme Proceedings of the National Academy of Sciences. Le mathématicien Stéphane Durand, aussi pianiste, compare la « beauté d'une formule » à l'émotion ressentie à l'écoute de la musique de Bach et de Beethoven.

Avec sa popularité, l'auteure Catherine Mavrikakis pourrait poursuivre une carrière de romancière à plein temps. Ses ouvrages Deuils cannibales et mélancoliques, Ça va aller, Fleurs de crachat et Le ciel de Bay City ont été salués par plusieurs prix. Mais la professeure du Département des littératures de langue française ne l'envisage pas. « Pourquoi? C'est mon intérêt pour l'enseignement et la recherche qui me permet de me renouveler comme écrivaine », admet-elle.

Catherine Mavrikakis

Créativité et rigueur

Le lien entre la science et l'art n'est pas nouveau. Selon Benoît Melançon, les deux activités ont comme dénominateurs communs la créativité et le souci de la rigueur. « L'artiste, comme le scientifique, est producteur d'imaginaire, générateur d'innovations, commente-t-il. Leurs créations combinent idées et connaissances. »

Le directeur du Département des littératures de langue française rappelle que les organismes subventionnaires sont maintenant sensibles à cette façon de concevoir la réflexion dans le domaine des arts. À l'Université de Montréal, plusieurs professeurs reçoivent des subventions pour la recherche-création en musique, aménagement, cinéma, littérature... À son avis, les artistes sont proches des chercheurs par leur manière d'explorer l'inconnu. « Avec son langage spécifique, avec les objectifs qu'il se donne, l'artiste revisite le savoir établi et produit des questions et des émotions, affirme-t-il. En ce sens, l'artiste se rapproche de l'intellectuel, dont l'activité est de s'interroger sur le monde. »

C'était du moins le cas de Léonard de Vinci. « En fouillant les cadavres avec son scalpel ou en frôlant la toile avec son pinceau, par l'observation des bourrasques comme par le calcul des forces, Léonard ne cherchait au fond qu'une chose : percer les secrets du monde », estime l'historien français Patrick Boucheron, qui donnera aux Belles Soirées une conférence consacrée à ce grand penseur le 6 mai prochain à l'UdeM.

Éternel mélomane, Serge Rossignol choisit pour sa part ses œuvres en fonction de ses objectifs de travail. Quand il planche sur un gros article en recherche fondamentale, il écoute du Mozart. Pour une demande de fonds, c'est plutôt Wagner...

Dominique Nancy et Mathieu-Robert Sauvé