Guerre et mémoire : à chaque pays sa commémoration

  • Forum
  • Le 14 avril 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé
Soldats allemands coiffés de leur nouveau casque en 1915, inspectant leur fusil.

Soldats allemands coiffés de leur nouveau casque en 1915, inspectant leur fusil.

Crédit : Bibliothèque nationale de France

Pourquoi quelque 60 000 Canadiens sont-ils morts sur les champs de bataille européens durant la Première Guerre mondiale? Ont-ils contribué à affermir le statut international du Canada? Ont-ils «forgé l'unité de leur pays par le feu»? Sont-ils des héros ou des victimes de la politique des grandes puissances de l'époque?

Ces questions continuent en 2014 à susciter des débats animés autant au Canada qu'au Québec.

Accompagné d'un groupe d'étudiants québécois et ontariens, Michel Fortmann, professeur au Département de science politique de l'Université de Montréal, s'est rendu à six reprises depuis 2006 sur les lieux des combats qui se sont déroulés il y a 100 ans cette année. Ces voyages d'études, organisés conjointement par l'Université Wilfrid-Laurier et l'UdeM, avaient pour objet de permettre à des étudiants en histoire et en science politique de compléter leur formation par une expérience de terrain, aux endroits mêmes où sont survenus les principaux affrontements de la Grande Guerre et de la Deuxième Guerre mondiale. En bref, il s'agissait autant d'un «devoir de mémoire» que d'un voyage d'études portant sur l'histoire militaire canadienne.

«Bien que les noms de batailles comme Vimy ou Passchendaele soient restés dans les mémoires, le prix humain de ces combats est souvent sous-estimé, mentionne M. Fortmann. À Ypres, en Belgique, le 22 avril 1915, les Canadiens ont eu le triste privilège d'être la cible de la première attaque au gaz de l'histoire. En trois années de guerre, la province de Terre-Neuve perdra près de deux pour cent de sa population dans le nord de la France. Même la victoire de Vimy va faire 10 000 victimes... au terme de deux jours d'affrontements.»

M. Fortmann, officiellement à la retraite depuis un an, déplore que plusieurs historiens canadiens négligent la contribution des volontaires francophones durant la guerre de 1914-1918. «Le devoir militaire rendu à la collectivité n'est pas un monopole anglo-canadien, déclare-t-il. Plus d'un millier de Québécois francophones s'engagent de leur plein gré dès le début du conflit, et cinq pour cent des bataillons de l'armée canadienne sont levés au Québec de 1914 à 1918 parmi les francophones, ce qui représente environ 35 000 hommes. Il faut souligner d'ailleurs que les Québécois, contrairement aux Anglo-Canadiens, n'ont plus grand lien avec la “mère patrie”. Pas moins de 75 % des Canadiens anglais qui s'engagent en 1914 sont, en fait, nés en Grande-Bretagne. Autrement dit, les véritables volontaires “canadiens”  sont au départ les Québécois...»

Une expérience unique

Les «tours des champs de bataille» ou battlefield tours sont une pratique courante dans les milieux militaires, mais beaucoup moins dans le contexte universitaire. Les voyages d'études organisés par M. Fortmann et ses collègues, les historiens Carl Bouchard (UdeM), Desmond Morton (Université McGill) et Terry Copp (Université Wilfrid-Laurier), constituaient une première au Québec. Financés en partie par le ministère de la Défense nationale, grâce au Forum sur la sécurité et la défense et au Fonds Cleghorn (Université Wilfrid-Laurier), ces voyages ont permis, jusqu'en 2011, à une centaine d'étudiants d'avoir un résumé très complet de la participation canadienne aux deux conflits mondiaux.

Parmi les sites visités, les champs de bataille de la Somme et de l'Artois, mais aussi les musées de la Grande Guerre tels celui de Péronne et le musée In Flanders Fields à Ypres.

Pendant deux semaines, les étudiants ont ainsi pu comparer la façon dont les différents pays commémorent les immenses pertes humaines subies. Près d'un millier de petits cimetières britanniques émaillent ainsi les campagnes belge et française. Comme il était impensable de rapatrier tous les corps des soldats dans leur pays d'origine, ceux-ci ont été enterrés à l'endroit où ils sont tombés. Les pays du Commonwealth ont déployé beaucoup d'énergie pour identifier les corps des combattants afin d'offrir à chacun d'eux une sépulture individuelle. En France, toutefois, les restes humains retrouvés sur les champs de bataille ont souvent été ensevelis dans des fosses communes ou des ossuaires, comme ceux de Douaumont, à Verdun, ou de Notre-Dame-de-Lorette, dans l'Artois. Les Allemands ont dû se contenter des quelques lieux que les vainqueurs leur ont laissés pour enterrer leurs morts. Ils ont rassemblé leurs disparus dans des fosses communes, comme celle de Langemark, près d'Ypres, où 25 000 hommes ont trouvé leur dernière demeure. La visite de ces lieux de mémoire peut, à l'évidence, être chargée d'émotion. Une des tâches assignées à chacun des étudiants était d'ailleurs de présenter la biographie d'un soldat canadien tué en Europe en 1914-1918.

Ce qui reste de la Première Guerre mondiale? Pour Michel Fortmann, c'est dans le déclenchement involontaire des hostilités qu'il faut chercher des leçons pour le présent. En 1914, personne ne souhaitait vraiment entrer en guerre. Il cite l'historien britannique James Joll : «Encore et encore, dans la crise de juillet, on est confronté à des hommes qui, soudainement, se sentent pris au piège et s'en remettent à un destin qu'ils sont incapables de contrôler.» Sommes-nous mieux outillés aujourd'hui pour faire face à ces situations et les désamorcer?

Quand la Grande Guerre est une affaire personnelle

Pour un Européen né au milieu du 20e siècle, la guerre est une présence difficile à ignorer. Cela est particulièrement vrai dans le nord-est de la France, où les deux conflits mondiaux font partie intégrante autant de la grande histoire que des souvenirs personnels ou familiaux. Une petite fille cueille des fleurs avec sa sœur jumelle sur une colline d'Alsace et se retrouve nez à nez avec un soldat allemand coiffé du casque à pointe. Voilà l'un des plus anciens souvenirs de la mère du professeur Michel Fortmann. Elle avait trois ans à l'époque et le village où elle habitait était situé à quelques kilomètres de la ligne de front.

Cette année de commémoration du déclenchement de la Première Guerre mondiale plonge le politicologue dans l'histoire de sa propre famille. Il y a un siècle, l'Alsace appartenait à l'Allemagne et plusieurs de ses parents ont été mobilisés dans l'armée du IIe Reich. Deux décennies plus tard, la région sera de nouveau prise dans le tourbillon d'un deuxième conflit mondial. «Quand on réalise que des membres de sa famille se sont battus les uns pour l'Allemagne – bien malgré eux – et les autres pour la France libre, cela change complètement la façon de voir la guerre», conclut le professeur.