Ici, la guerre...

  • Forum
  • Le 14 avril 2014

  • Dominique Nancy
Carl Bouchard exhibe des douilles d’obus trouvées sur le champ de bataille de la Somme, combat décisif de ce conflit qui a fait 10 millions de morts et 21 millions de blessés.

Carl Bouchard exhibe des douilles d’obus trouvées sur le champ de bataille de la Somme, combat décisif de ce conflit qui a fait 10 millions de morts et 21 millions de blessés.

Crédit : Amélie Philibert.

«Ils pensaient revenir avant Noël», dit Carl Bouchard en parlant des premiers Québécois qui se sont enrôlés durant la Première Guerre mondiale pour combattre aux côtés de la «mère patrie», la Grande-Bretagne. «Personne ne se doutait de ce que réservait l'avenir», soit quatre années pendant lesquelles la mort et la désolation seraient semées par un arsenal de guerre moderne.

Mais quelles ont été les répercussions sociales et économiques au Québec de ce premier conflit mondial du 20e siècle? Forum a rencontré le professeur du Département d'histoire de l'Université de Montréal pour en apprendre davantage sur cette guerre presque sortie de notre mémoire collective.

Pourquoi dites-vous que les Québécois ont un rapport ambivalent avec cette guerre? Vous parlez même d'une guerre oubliée...

L'oubli de la Première Guerre mondiale au Québec est d'autant plus troublant qu'il y a des traces un peu partout de ce conflit, notamment à Montréal. À un jet de pierre d'ici, à Outremont, il y a l'avenue de Vimy, du nom de la célèbre victoire canadienne en avril 1917. Jean Brillant, Croix de Victoria mort en 1918, est évoqué par une rue, un parc et un pavillon de l'UdeM ! Dans le quartier Villeray, la rue de Reims a été nommée en mémoire de cette ville vidée de sa population civile en 1918. Non loin de là, l'avenue des Belges nous rappelle l'invasion de la Belgique par l'Allemagne. On sait qu'il y a eu des tensions entre les Canadiens francophones et les Canadiens anglophones liées à la conscription, mais cette mémoire s'est un peu perdue dans l'histoire du Québec. Quand je suis arrivé à l'Université de Montréal, en 2007, j'ai été le premier à donner un cours sur la Première Guerre mondiale. Aujourd'hui encore, on ne parle pas beaucoup de ce conflit. Il y a peu de travaux sur le sujet au Québec. Lorsque c'est le cas, ça tourne autour de trois axes : le recrutement des Canadiens français, la conscription et, plus récemment, la mémoire: comment se rappelle-t-on cette guerre?

Pour les Canadiens français, le sujet a toujours suscité l'ambivalence parce que le souvenir de la guerre ne correspond pas à la mémoire officielle du conflit au Canada anglais. On a ainsi un peu occulté ce récit dans la culture québécoise; ce qui domine, c'est plutôt un discours selon lequel les Québécois forment un peuple pacifique, qui n'a jamais voulu participer à cette guerre, pas plus qu'à la Deuxième d'ailleurs.

Le fait qu'il n'y a pas d'initiative prise par le gouvernement du Québec à l'occasion des commémorations entourant le conflit est assez révélateur du malaise. Quel angle peut-on donner à cet évènement? Est-ce qu'on va parler essentiellement de la conscription, au risque d'accroître les divisions entre anglophones et francophones? Parler du conflit en s'intéressant à ceux qui se sont sacrifiés est aussi risqué. Cela veut dire qu'on s'aventure sur le terrain glissant du sacrifice national au nom du Canada... Pas celui du Québec! C'est un aspect qui peut expliquer pour une bonne part le mutisme autour des commémorations que l'on connaît jusqu'à présent.

Quelles sont les conséquences au Québec de la Grande Guerre?

On pensait que l'effort de guerre permettrait de rapprocher les Canadiens anglais des Canadiens français. Ça faisait partie du discours officiel : la guerre est toujours un moment d'union nationale. Et à travers ça, on espérait que de nouveaux dialogues allaient s'instaurer... Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Au contraire. La crise de la conscription a contribué à l'aggravation de la division entre les francophones et les anglophones. On sait à présent qu'il s'agissait principalement d'une opposition à l'impérialisme. On s'enrôlait peu au Québec, car on ne ressentait aucun attachement particulier envers l'Empire britannique, pas assez en tout cas pour risquer sa vie. Les Québécois, largement ruraux, ne voulaient pas non plus quitter leurs terres.

Au Canada français se greffe sur cette problématique la question de la langue et de la culture. Les Québécois sont troublés au début de la guerre, car il n'y a pas de régiment francophone. Ils se retrouvent donc mêlés à des soldats canadiens-anglais et les commandements sont donnés en anglais. On peut comprendre ce que cela occasionne comme anxiété pour une personne qui n'a jamais parlé anglais et qui doit combattre au péril de sa vie. Assez rapidement, on prend conscience de ce problème et on fonde le Royal 22e Régiment, composé de soldats francophones. Cela dit, ce régiment ne comptera que 5600 hommes environ, alors que plus de 30 000 Canadiens français combattront dans des régiments presque uniquement anglophones.

L'effet de la guerre par la suite est un peu le reflet de tout ça.

Les Québécois ont formé environ 12 % de la force militaire canadienne, qui a compté 600 000 soldats. Environ 65 000 hommes ne reviendront pas, dont quelques milliers de Québécois. Il n'y a donc pas d'effet démographique considérable sur la population. Bien sûr, il y a eu des orphelins et des veuves. On n'a pas de chiffres exacts, mais en fonction du taux démographique on sait que cela représente à peu près le double du nombre de morts.

Malgré l'horreur et les morts, cette guerre n'a pas que des effets négatifs. Elle a amené un apport économique... Pouvez-vous nous expliquer?

À partir de 1915, lorsque la guerre devient de plus en plus totale en Europe, toutes les sphères de la société sont touchées : la société civile, les femmes, les enfants. L'État s'immisce dans la culture et à l'école pour promouvoir l'effort de guerre. Par exemple, en étudiant la façon dont on parle de la guerre aux enfants montréalais pendant le conflit, on voit qu'elle devient un objet d'enseignement. On se sert de la guerre pour enseigner les mathématiques, l'histoire, la géographie. On insiste sur plusieurs nouvelles thématiques qui auparavant ne faisaient pas partie des enseignements habituels, comme la situation géopolitique de la Belgique.

La Première Guerre mondiale est une expérience relativement positive du point de vue économique pour le Canada. Le pays prend aussi du galon sur la scène internationale grâce notamment au rôle de plus en plus autonome de l'armée canadienne au sein de l'armée impériale et au fait que le Canada signe le traité de Versailles.

Le pays sert surtout à l'envoi de matières premières : céréales, pommes de terre, minerai de fer. Dans une certaine mesure, c'est difficile pour les agriculteurs, car une partie des ressources sont envoyées en Europe pour alimenter les soldats. Mais la guerre est aussi bonne pour les affaires. On convertit des usines en entreprises de guerre, entre autres pour la fabrication d'obus et de munitions. Montréal connaît alors une croissance industrielle considérable. Face à la pénurie de main-d'œuvre dans des usines fonctionnant à plein régime, plusieurs femmes, déjà familiarisées avec le travail en usine, ont ainsi accès à des postes à responsabilités. Après la guerre, l'Église va les inciter à retourner à leur rôle traditionnel domestique : la paix, dans la giron de la religion catholique, passera par l'éducation des enfants et le «désarmement moral».

La Grande Guerre oubliée
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