Le premier conflit mondial vu par les gens ordinaires

  • Forum
  • Le 14 avril 2014

  • Martin LaSalle
Août 1918, des Canadiens blessés au cours de la bataille d’Amiens allongés à l’extérieur du poste de secours de la 10e ambulance de campagne.

Août 1918, des Canadiens blessés au cours de la bataille d’Amiens allongés à l’extérieur du poste de secours de la 10e ambulance de campagne.

Crédit : museedelaguerre.ca / Collection d’archives George-Metcalf - MCG 19930012-404

Les historiens spécialistes de la Première Guerre mondiale connaissent à la minute près les actions des hommes politiques et des diplomates à la veille du déclenchement du conflit. Ce qui les intéresse désormais, c'est comment et pourquoi des individus y ont pris part.

Au cours des 20 à 30 dernières années, les chercheurs qui se penchent sur l'histoire de la guerre de 1914-1918 ont renouvelé leurs sources : correspondance entre le front et l'arrière (il y a eu 20 milliards de lettres échangées pendant les hostilités, tous pays confondus), journaux personnels de tranchée, production culturelle au sens large (littérature, musique, peinture, architecture, etc.).

«Les historiens ont recentré la recherche sur des sources en apparence anodines, émanant de tout un chacun, ce qui a jeté un nouvel éclairage sur l'expérience que fut la guerre, sur la façon dont elle a été vécue et ressentie par les contemporains, combattants et non-combattants, individuellement et collectivement.»

C'est ce qu'écrit Carl Bouchard, professeur d'histoire à l'Université de Montréal et spécialiste de la paix, dans un texte publié en 2012 dans la revue Argument.

L'appel de James Joll entendu par les historiens

Il est très difficile d'imaginer pourquoi et comment des millions d'hommes ont enduré, pendant quatre longues années, la pénible vie des tranchées et les morts innombrables – la Première Guerre a fait près de neuf millions de victimes, presque toutes militaires.

Dans un texte paru en 1968 traitant des origines du premier conflit mondial, l'historien James Joll soulignait que « le défi des historiens consiste à décrypter les motivations évidentes mais passées sous silence, aux idées non dites mais admises et intériorisées, qui ont déterminé l'action ».

Cet appel a été entendu de sorte que, depuis une trentaine d'années, la Grande Guerre est l'un des sujets les plus populaires de la recherche en histoire contemporaine, bien au-delà de son aspect militaire.

Ainsi, des chercheurs comme Nicolas Mariot utilisent depuis un certain temps la correspondance de cette guerre pour faire état de l'expérience des combattants et de la vie au quotidien.

Et plus récemment, en novembre dernier, le gouvernement français a organisé une «grande collecte» afin de recueillir les documents d'archives personnelles issus du conflit afin d'enrichir les archives publiques. «Cette initiative va permettre d'augmenter considérablement les sources disponibles pour la recherche», souligne Carl Bouchard.

De sorte qu'enseigner l'histoire de la Première Guerre mondiale aujourd'hui, «c'est opérer une manœuvre d'immersion des étudiants dans le conflit, c'est tenter de leur faire ressentir ce qu'il a pu en être, de les rapprocher un tant soit peu de la vie à l'époque, dans les tranchées, dans les usines, à la maison...», précise M. Bouchard.

Étudier la Première Guerre, c'est aussi comprendre comment les gens ordinaires agissent et réagissent dans des circonstances extraordinaires, et décoder les mécanismes sociopolitiques – dont la propagande – qui encadrent et régissent parfois leurs comportements.

«Il est difficile pour les héritiers que nous sommes de comprendre comment des sociétés entières ont pu se lancer dans des hostilités pour des raisons qui nous paraissent si lointaines, conclut Carl Bouchard. La Grande Guerre a été le premier traumatisme collectif du monde moderne, dont on mesure toujours les effets.»