Le Venezuela en crise

Les manifestations ont pris une tournure nationale dès lors que des leaders reconnus se sont joints au mouvement, souligne Mme Ducatenzeiler. (Photo: Andres E. Azpurua)Depuis plus de deux mois, le Venezuela connaît une grave crise. Le pays, de plus en plus divisé, semble aujourd'hui dans l'impasse. Depuis les premières manifestations étudiantes de février dernier, on parle d'un bilan de plus de 40 morts et de 400 blessés.

 

Professeure honoraire de science politique à l'Université de Montréal et spécialiste de l'Amérique latine, Graciela Ducatenzeiler revient sur ces évènements qui déchirent la cinquième puissance économique latino-américaine.

Elle rappelle que tout commence le 4 février, quand des étudiants de l'université de San Cristóbal, à la frontière colombienne, manifestent, préoccupés par l'insécurité croissante dans le pays. Le rassemblement, durement réprimé par le pouvoir, « fait tâche d'huile ». Les étudiants d'autres universités, rejoints plus tard par plusieurs secteurs de la société civile, décident de marcher dans la rue pour protester contre la mauvaise situation économique du pays et les atteintes aux libertés démocratiques fondamentales.

Un pays en souffrance

La politologue précise que, même si le Venezuela est l'un des principaux exportateurs de pétrole, dans une conjoncture internationale très favorable, et qu'il a les réserves les plus importantes du monde, son taux de croissance est parmi les plus faibles d'Amérique latine, son taux d'inflation est le plus élevé du continent et les devises manquent. « Cela est à la base des pénuries, surtout alimentaires, explique-t-elle, et du développement du marché noir de devises, où le dollar parallèle cote à plus de 10 fois le taux officiel. »

Face à cette situation, la contestation s'organise et, le 12 février, des milliers de personnes descendent dans les rues de Caracas et d'autres villes du pays. Ces défilés dégénèrent et font trois morts. Des manifestants, parmi lesquels figure le chef de l'opposition Leopoldo López, sont incarcérés. Pour Mme Ducatenzeiler, il est clair que les manifestations ont pris une envergure nationale à partir du moment où des leaders reconnus se sont joints au mouvement. Par la suite, d'autres marches anti-, mais aussi progouvernementales, se sont déroulées.

Graciela Ducatenzeiler

« Le pouvoir répond par la répression, qui s'exerce surtout à travers une police parallèle, los colectivos et la guardia nacional », indique la spécialiste de l'Amérique latine, faisant ici une analogie avec la réponse donnée par le président Viktor Ianoukovitch lors de la crise ukrainienne. En effet, ici aussi, les autorités interprètent ces manifestations comme « une tentative de coup d'État menée avec l'aide des États-Unis et des groupes “fascistes” de l'intérieur », des « ennemis » avec lesquels elles refusent de dialoguer.

Une presse de moins en moins libre

La liberté de la presse pâtit également de cette crise. Mme Ducatenzeiler ajoute en effet que l'information serait l'une des principales victimes de ce climat de polarisation. Cela est d'abord lié à la situation économique. Faute de recevoir les dollars nécessaires à l'importation du papier, des journaux tels que El Nacional, quotidien de référence, sont contraints de réduire leurs tirages. De plus, elle note que la loi « Resortes » pèse comme un instrument de censure et d'autocensure. Cette loi interdit notamment les messages qui, d'après le régime, « peuvent constituer une des manipulations médiatiques destinées à semer le trouble chez les citoyens et à altérer l'ordre public », « qui pourraient être contraires à la sécurité de la nation ou destinés à méconnaître les autorités légitimement constituées ». Selon la politologue, « CNN en espagnol est le seul canal de télévision qui échappe à la propagande gouvernementale » et les médias sociaux exercent donc un rôle très important dans la transmission de l'information non gouvernementale.

Un pouvoir à bout de souffle ?

Le pouvoir jouerait-il ici son avenir? La politologue de l'UdeM ne le croit pas. Si elle reconnaît que l'actuel gouvernement est bien en crise, elle souligne toutefois qu'il n'y a pas de proposition politique cohérente capable de le déstabiliser complètement et que l'opposition n'est pas bien organisée. C'est d'ailleurs l'une des faiblesses du mouvement. « Les dirigeants politiques ont suivi la vague, souvent de manière opportuniste, mais il s'agit d'un mouvement sans leaders et sans organisation », affirme-t-elle. Sans compter que, depuis Hugo Chávez, le pays n'a pas réussi à ouvrir une autre voie institutionnelle durable. Ensuite, elle fait remarquer que le régime de Nicolás Maduro est appuyé par la majorité des pays de la région, « chacun ayant ses propres raisons pour soutenir le régime, les unes politiques, les autres économiques ». Enfin, elle mentionne le fait que le pouvoir bénéficie d'un soutien important des classes populaires, qui ont toujours été les négligées de tous les régimes avant l'avènement du chavisme. « Pour ces groupes, il y a eu des améliorations en matière de protection sociale et d'accès à l'éducation ainsi qu'une réduction de la pauvreté. Ils se sont bien adaptés, et non sans raison, à un populisme qui leur a offert une amélioration de leurs conditions de vie. »

Que se serait-il passé si Hugo Chávez était toujours vivant? Ces manifestations auraient-elles vu le jour? Comment y aurait-il répondu? « Possiblement qu'il y aurait fait face d'une autre manière. La façon de résoudre la crise a évidemment des répercussions sur l'avenir du pays. Mais Chávez n'étant plus là, toute spéculation relève de la science-fiction », dit Mme Ducatenzeiler. Elle signale cependant que l'ancien président avait un charisme qui manque à Nicolás Maduro, que les évènements actuels ne font qu'affaiblir.

Une chose n'a, en tout cas, pas changé depuis la mort d'Hugo Chávez : la place occupée dans le pays par les forces armées. Alors qu'Hugo Chávez était un militaire, Nicolás Maduro « dépend des militaires. Ce n'est pas un fait banal pour un pays d'Amérique latine », observe la politologue. Si les forces armées sont divisées, le noyau chaviste reste pour le moment très fort et Nicolás Maduro s'assure de son appui en lui accordant des concessions. Mais « trois généraux des forces aériennes ont déjà osé remettre en question l'actuel président du Venezuela », ajoute-t-elle. Ils ont été arrêtés, accusés de tentative de coup d'État. Les forces armées ont réagi par un communiqué qui réaffirmait leur loyauté au président et à la « patrie socialiste ». Cet appui sera-t-il durable?

Benjamin Augereau
Collaboration spéciale