Les jeux de batailles paternels préparent le fils à la vie en société

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  • Le 14 avril 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le jeu avec le père prépare l’enfant à la prise de risque. Mais surtout, ces confrontations physiques avec le père conduisent à moins de compétition à la garderie. (Photo: iStockphoto)Un père qui « se tiraille » avec son fils le prépare à la vie en société dans la mesure où les règles sont claires et bien respectées de part et d'autre. « Lorsqu'ils sont de qualité, ces jeux de bataille sont liés à la compétition pour les ressources à la garderie (jouets, espace, amis, etc.). Ils amènent l'enfant à mieux obéir et à maîtriser sa colère », explique Daniel Paquette, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal.

 

Qu'est-ce qu'un jeu de qualité? C'est un jeu dont le père limite l'intensité. « Aucun coup n'est échangé et aucun objet n'est lancé. De plus, le père doit veiller à tout moment à éviter les blessures en adaptant l'intensité du jeu. En cas de problème, le jeu est immédiatement suspendu », commente le chercheur.

Au terme d'une étape de la recherche qu'il mène depuis plus de 10 ans auprès de 160 pères de la région de Montréal qui ont été filmés alors qu'ils « se colletaillaient » avec leur enfant, M. Paquette a constaté que ces confrontations physiques aidaient à la socialisation: la fréquence, la durée et la qualité du jeu de bataille père-enfant sont associées à moins de compétition de la part des garçons à la garderie.

Trois dimensions de la compétition ont été mises en évidence chez les enfants d'âge préscolaire : la comparaison avec les autres (se fâche quand il ne gagne pas, conteste la victoire du gagnant; tend à abandonner s'il perd...), la concentration sur la tâche (persévère devant une difficulté; respecte les règles; cherche à améliorer son rendement, etc.) et le maintien de la hiérarchie (s'oppose lorsqu'un enfant veut lui enlever un jouet; ne laisse pas un enfant prendre sa place; se défend quand il est agressé).

Garçons et filles réagissent différemment

Selon M. Paquette, les jeux de bataille puisent dans le bagage évolutionniste le plus ancien qui soit. Les jeux de bataille sont universels chez les mammifères, principalement entre les jeunes mâles. « En somme, dit le chercheur, les jeux de bataille enfant-enfant sont plus fréquents chez les mâles que chez les femelles chez la plupart des primates, y compris l'être humain. »

Le jeu de bataille est très important chez les primates. « Il est sans conséquence dans la grande majorité des cas, mais il envoie tout de même un message clair aux dominants et dominés. En cas de véritable conflit, on sait d'avance, grâce à ces jeux, qui est le plus fort », indique le chercheur, qui a rédigé une thèse sur le comportement des chimpanzés en 1991.

Pour ses observations urbaines, l'éthologiste a procédé d'une certaine façon comme s'il avait été dans la jungle avec ses jumelles... sauf qu'il était dans des salles familiales de maisons montréalaises avec ses appareils vidéo. Il émaille ses propos de remarques sur l'évolution de notre espèce animale.

Depuis la nuit des temps, l'enfant utilise le jeu pour aiguiser ses réflexes, sa motricité et ses habiletés manuelles. Il semble que le jeu prépare aussi l'enfant à la prise de risque. « La prise de risque était un élément fondamental de notre vie de chasseurs-cueilleurs, mentionne-t-il. Le mâle qui restait chez lui en attendant le gibier avait peu de chances de se reproduire, en comparaison du voisin qui partait à la recherche de nourriture. »

M. Paquette a noté que le jeu entre le père et sa fille se déroule différemment, puisque souvent pleurs et crises perturbent le déroulement du jeu, au point où le père laisse l’enfant décider des règles du jeu.Grâce à des scènes captées entre des pères et leurs filles (la moitié des sujets de l'échantillon étaient des filles), la recherche a démontré que les jeux physiques n'avaient pas le même effet quant à la stimulation et à l'autorité exercée par le père. Chez les filles, pleurs, crises et colère viennent perturber le déroulement du jeu, au point où le père laisse l'enfant décider de l'orientation du jeu. Le tout finit par un jeu peu excitant. Le chercheur en conclut que les jeux de bataille « constituent essentiellement un mécanisme pour canaliser la plus grande agressivité des garçons comparativement aux filles ».

Le chercheur se souvient que son père s'adonnait à ce genre de jeu physique avec son frère et lui – mais sa sœur n'y participait pas. À l'époque, les pères ne jouaient pas à ces jeux avec leurs filles, alors qu'aujourd'hui c'est plus fréquent. Il semble que les mêmes gestes aient des effets différents, voire opposés. Alors que le garçon apprend par cet exercice à respecter les règles – il ne veut surtout pas mettre fin au jeu –, la fille a tendance à s'opposer au père et à vouloir prendre le contrôle du jeu. « Elle devient responsable d'une grande part des actions et des initiations autoritaires et c'est le père qui est accommodant face aux décisions de l'enfant », peut-on lire dans le rapport de recherche.

Surprotection et risque excessif

Le professeur Paquette, qui a travaillé pendant 13 ans au Centre jeunesse de Montréal – Institut universitaire (il menait des recherches sur l'agressivité chez les jeunes nés de mères adolescentes), propose l'hypothèse que l'enfant surprotégé pourrait adopter des comportements dangereux lorsqu'il devient adolescent. « Dans certains cas, les jeunes trop protégés vivent une explosion de liberté quand ils quittent l'enfance. S'ils n'ont pas appris à prendre des risques calculés, c'est-à-dire tout en étant vigilants, ils peuvent avoir des attitudes trop risquées à l'adolescence! »

Le phénomène est semblable avec la discipline. Les enfants auxquels on n'a pas fixé de limites durant leur jeune âge peuvent être réfractaires à l'autorité à six ou sept ans. Les parents doivent alors travailler plus fort pour imposer leurs décisions. « Un enfant que le père laisse grimper dans un trapèze en l'observant de loin lance le message suivant : je te fais confiance, tu peux grimper en restant prudent. Il s'agit d'une prise de risque acceptable et bénéfique pour le développement de l'enfant. »

Le chercheur tentera dans les mois à venir d'analyser d'autres jeux physiques: les chatouilles. « Souvent, celles-ci sont intégrées dans les jeux de bataille, mais elles ont peut-être une autre fonction, tant pour le parent que pour l'enfant. C'est le sujet de mon prochain article scientifique. »

À l'automne, M. Paquette publiera un livre de vulgarisation consacré à ses années d'observation des chimpanzés. Pendant près de huit ans, le chercheur a observé et noté le comportement des grands singes du Jardin zoologique du Québec. Ces notes sont devenues la base de sa thèse sur les jeux de bataille déposée au Département d'anthropologie.

Mathieu-Robert Sauvé

 

La recherche au Centre jeunesse de Montréal - Institut universitaire (CJM-IU)