Restaurer la forêt boréale d'Anticosti en limitant la population de cerfs

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  • Le 14 avril 2014

  • Martin LaSalle

L’île  compte 20 cerfs par kilomètre carré, et cela peut aller jusqu’à 80 par endroits. Or, l’effet sur les écosystèmes se fait sentir à partir de 7 cerfs par kilomètre carré. (Photo: Ariane Gélinas)La limitation de la population de cerfs de Virginie, qui est abondante sur l'île d'Anticosti, permettrait de restaurer en partie sa forêt boréale, de même que des écosystèmes plus complexes et fonctionnels.

 

C'est ce qu'a observé une équipe de chercheurs dont fait partie Stéphanie Pellerin, professeure au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal, dans le cadre d'une expérience menée pendant six ans à l'île d'Anticosti.

D'une superficie qui fait 17 fois celle de Montréal (et 50 fois l'île d'Orléans!), l'île d'Anticosti abrite aujourd'hui 125 000 cerfs de Virginie, soit le tiers de la population de tout le territoire québécois.

« Dans un milieu naturel, l'influence du nombre de cerfs sur les écosystèmes se fait sentir quand on compte 7 cerfs ou plus par kilomètre carré. À Anticosti, il y en a en moyenne 20 par kilomètre carré et, à certains endroits, ça peut même aller jusqu'à 80 en hiver », explique la chercheuse rattachée au Jardin botanique de Montréal.

Chaînes alimentaires transformées

Cette surpopulation découle de l'introduction de 220 bêtes sur l'île, vers 1896, par un richissime chocolatier français, Henri Menier, souhaitant y pratiquer la chasse. Comme ces animaux n'ont aucun autre prédateur que les rares chasseurs, leur nombre est aujourd'hui 568 fois plus élevé que la population initiale.

Au fil du temps, les cerfs ont complètement transformé l'île. « La superficie des forêts de sapins a diminué de 50 % et le sapin a été remplacé par l'épinette blanche; le sous-bois typique de ces forêts a aussi été appauvri de façon notable, souligne Mme Pellerin. Certains arbres ont même complètement disparu, comme l'if du Canada, l'érable à épis et le noisetier. »

Même chose pour les arbustes fruitiers tels le bleuetier et le framboisier. « L'élimination des petits fruits serait la cause de la disparition de l'ours noir sur l'île d'Anticosti », ajoute-t-elle.

Des enclos contrôlés

Grâce à neuf des enclos implantés il y a 15 ans par le ministère des Ressources naturelles, l'équipe de Stéphanie Pellerin a voulu évaluer la capacité des écosystèmes à se régénérer selon différentes densités de la population de cerfs.

Pour ce faire, des bêtes ont été déplacées afin d'obtenir trois enclos de 10 hectares libres de cerfs, trois de 40 hectares avec 7 cerfs par kilomètre carré, puis trois de 20 hectares avec 15 cerfs par kilomètre carré. Ces enclos étaient comparés avec le milieu « naturel », où la population n'est soumise à aucune limitation.

Stéphanie PellerinEt, de 2002 à 2009, on a échantillonné les enclos pour mesurer l'évolution de la présence des communautés végétales, des oiseaux chanteurs et des insectes à carapace.

De nouvelles communautés floristiques

« Sans grande surprise, nous avons constaté que limiter les densités de la population de cerfs permettait un rétablissement de communautés floristiques diversifiées d'un point de vue fonctionnel, et que cette diversité était plus grande que chez les insectes et les oiseaux », révèle la chercheuse.

Par exemple, la réduction des densités de cerfs a permis en seulement six ans la réintroduction de plantes avec des fruits charnus et dont les semences sont dispersées par les animaux, ce qui suppose le rétablissement d'une certaine chaîne trophique dans l'écosystème.

Au cours de la même période, les insectes semblent avoir bénéficié de la réapparition d'une diversité de plantes.

« Nous avons trouvé des liens significatifs entre la composition fonctionnelle des plantes et celle des insectes, précise Stéphanie Pellerin. Ainsi, les insectes carnivores, qui sont au sommet de la chaîne alimentaire, étaient plus abondants dans les milieux où il y avait différents types de plantes, ce qui laisse croire que la multiplicité des types de plantes a permis le rétablissement d'une variété assez importante d'insectes pour favoriser la présence de carnivores. »

Par contre, la régénérescence des communautés floristiques dans les enclos contrôlés n'a pas eu d'effet marqué sur les populations d'oiseaux chanteurs, mais les auteurs de l'étude ont bon espoir qu'à plus long terme les oiseaux chanteurs et d'autres espèces aviaires reviendront en plus grand nombre sur l'île.

Une étude unique

« L'unicité de notre étude est que nous nous sommes intéressés aux traits fonctionnels des espèces observées, comme leur mode de dispersion ou la structure de leur feuillage, dit Mme Pellerin. Ces traits nous permettent de mieux comprendre comment les espèces réagissent à un facteur environnemental et comment elles influent elles-mêmes sur le fonctionnement des écosystèmes. »

Cette approche a aussi permis à l'équipe de tirer des conclusions plus générales sur les écosystèmes et d'étendre ses résultats à des forêts situées à l'extérieur de l'île d'Anticosti.

« Cet aspect est particulièrement important, puisque, avec le réchauffement climatique, on peut craindre que les populations de cerfs se déplacent tranquillement vers la forêt boréale », conclut Stéphanie Pellerin.

Martin LaSalle