Unis dans le combat mais désunis dans les tranchées...

  • Forum
  • Le 14 avril 2014

  • Martin LaSalle
Le lieutenant Brindeau, affecté au 53e Régiment d’artillerie de l’armée française, lit son journal tandis que son ordonnance brosse ses bottes. Cette image, datée du 16 janvier 1916 et figurant sur la couverture du livre de M. Mariot, est tirée.

Le lieutenant Brindeau, affecté au 53e Régiment d’artillerie de l’armée française, lit son journal tandis que son ordonnance brosse ses bottes. Cette image, datée du 16 janvier 1916 et figurant sur la couverture du livre de M. Mariot, est tirée.

Dans la bataille, ils étaient tous dépendants les uns des autres. Mais la guerre n'est pas faite que de combats : côtoyer les soldats issus du peuple a été éprouvant pour les intellectuels français – dont Guillaume Apollinaire et Henri Barbusse – qui sont allés au front pour lutter contre l'ennemi et, surtout, défendre leurs idéaux patriotiques.

C'est ce qu'a évoqué Nicolas Mariot, auteur du livre Tous unis dans la tranchée? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple (Éditions du Seuil, 2013), au cours d'une conférence prononcée récemment aux Belles Soirées de l'Université de Montréal.

Politiste et historien français, M. Mariot a cherché à savoir «comment les lettrés de la Belle Époque ont raconté, dans des lettres ou leur carnet de guerre, leur découverte des hommes qu'ils voyaient jusqu'alors de loin et de haut, et ce qu'ils ressentaient à les côtoyer au quotidien», a-t-il indiqué.

Pour ce faire, il a retenu les témoignages de 42 intellectuels partis pour le front, certains volontaires et d'autres pas, mais tous en tant que soldats ou au plus sous-officiers. «Il était important, pour qu'ils relatent leur rencontre, qu'ils mangent et dorment avec les hommes, autrement dit qu'ils ne bénéficient pas des privilèges de l'officier», a précisé M. Mariot.

Il aurait souhaité intégrer des témoignages de soldats issus du peuple, mais ces derniers n'abordaient pas la question des rapports sociaux avec les intellectuels dans leurs écrits «parce que la guerre ne représente pas pour eux, et à l'inverse des lettrés, un bouleversement de leur environnement social», a-t-il ajouté.

Un choc culturel

Une fois enrôlés, les intellectuels ont été dépêchés dans des sections où ils ne connaissaient personne, et pour cause : les bacheliers n'effectuaient qu'une année de service militaire – contre trois pour les autres – «et encore leur passage dans le bataillon des élèves officiers de réserve les prédestinait à être gradés et non fantassins», a poursuivi Nicolas Mariot. Ils n'avaient donc eu que des contacts furtifs avec ceux qui formaient l'immense majorité des hommes envoyés à la guerre.

«Une fois au front, leur isolement social leur saute aux yeux, a dit l'historien. C'est ce qui les amène à parler de ceux qui sont autour d'eux, à décrire à quoi ils ressemblent.»

Par exemple, dans une lettre adressée à ses amis en décembre 1914, l'historien de l'art Élie Faure écrit au sujet des autres soldats : «Je me sens très loin d'eux quand je leur parle, très près quand je les regarde agir.»

«La hiérarchie civile se transposait dans la hiérarchie militaire», a observé celui qui est aussi chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique, à Paris.

De fait, ceux qui deviennent officiers ont droit à une «ordonnance», c'est-à-dire un soldat attaché à leur service.

Un jeune officier de 20 ans, Marcel Etévé, écrit d'ailleurs, au sujet de son domestique : «Jamais il ne rouspète [...] Il partage ma cagna [...], il couche dans la niche au-dessous de mon auge à paille. Nos puces s'échangent de haut en bas et de bas en haut; mais je ne l'entends pas, je ne le vois pas, je ne le sens pas. C'est parfait.»

«Une formidable déception»

Partis faire une guerre qu'on avait estimée de courte durée et qui devait être une épopée, les intellectuels déchantent rapidement. Les nombreuses corvées – il faut creuser et recreuser sans cesse les tranchées – les confrontent aux savoir-faire de ceux auxquels ils donnaient des directives et ordres dans le monde civil, peu disposés qu'ils sont à l'activité manuelle.

«Leur malhabilité est flagrante, a souligné M. Mariot. Ainsi, tandis que ses camarades ruraux parviennent aisément à se nourrir du lait des vaches qui paissent dans les environs, le professeur de français et ancien maire de Quimper Henri Jaquelin avoue dans une lettre avoir vainement essayé d'en traire une.»

S'ils se sentent déclassés – ils sont même parfois les souffre-douleurs de leur bataillon –, c'est l'absence d'idéal patriotique des soldats du peuple qui les atteint plus profondément.

Car, contrairement aux soldats qui n'ont pas demandé à faire la guerre, les intellectuels s'accrochent aux idéaux qui les ont incités à prendre fièrement les armes, qu'ils aient ou non été volontaires.

«Le patriotisme n'est pas la même chose pour les uns et pour les autres, a fait remarquer M. Mariot. Les intellectuels se demandent constamment comment les soldats du peuple tiennent le coup dans des conditions aussi dures et avec aussi peu d'idéaux en tête. Ça va les tarauder tout au long du conflit!»

Ils vont alors essayer de leur faire aimer la patrie en leur faisant la leçon dans les tranchées, notamment en lisant des brochures patriotiques, mais sans succès.

Les intellectuels sont déçus, troublés, et cela les met à l'écart des autres. L'état des rapports sociaux dans les tranchées tient dans ce constat du professeur Jean Norton Cru qui, dans une lettre datée du 31 mai 1916, écrit ceci au sujet des autres soldats : «J'ai une conscience, eux semblent s'en passer.»

«Les intellectuels continuent, tout au long de la guerre, à penser qu'il est de leur devoir de montrer la “bonne” direction, de rester le bras droit de l'État, et ce n'est pas le cas des autres soldats, a conclu Nicolas Mariot. C'est pour cela que la guerre est une formidable déception pour eux.»