Le bon sens à la scandinave

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  • Le 22 avril 2014

  • Martin LaSalle

Copenhague est la capitale des cyclistes: 37% des habitants se rendent au travail ou à l’école en vélo. (Photo: Ramón Sobrino Torrens)Même après avoir été quelques fois dirigés par des gouvernements de droite, la Suède, le Danemark, la Finlande et la Norvège sont les pays qui réussissent le mieux à réduire les inégalités sociales et la pauvreté... tout en maintenant une forte compétitivité économique.

 

En 2012, ces quatre pays nordiques figuraient parmi les huit premiers États économiquement avancés quant à la proportion d'enfants vivant dans la pauvreté avec des taux variant de 4 % à 7 %, comparativement à 15 % au Canada...

En amont de ces statistiques qui ont de quoi rendre jaloux se trouvent des politiques communes du point de vue de leur élaboration et de leur application... et dans leur philosophie.

C'est ce que met en lumière la Dre Marie-France Raynault* dans le livre Le bons sens à la scandinave : politiques et inégalités sociales de santé*, qu'elle signe avec la sociologue Dominique Côté et dont le lancement a eu lieu le 9 avril.

« Le modèle scandinave se construit depuis 60 ans et, au fil du temps, il a subi des transformations importantes : compressions budgétaires, privatisations et restrictions, indique-t-elle. Mais la protection sociale et l'équité sont des valeurs qui sont demeurées au cœur du modèle politique de ces pays. »

Et, selon la professeure de l'École de santé publique de l'Université de Montréal, les élus et décideurs des ordres de gouvernement au Québec gagneraient à s'en inspirer.

Protection sociale universelle

Marie-France RaynaultD'abord, ces quatre pays ont pour philosophie de mettre l'accent sur la prévention et la protection sociale universelle.

« Les pays nordiques nous démontrent que la stratégie la plus efficace pour réduire les problèmes de santé et la mortalité découlant des inégalités sociales consiste à agir à la source, en investissant pour prévenir et diminuer la pauvreté », dit la Dre Raynault.

Cette stratégie s'articule autour du principe selon lequel l'inclusion sociale des individus, à l'âge adulte, résulte des investissements sociaux réalisés durant l'enfance et l'adolescence.

L'universalité de la protection sociale repose aussi sur l'accès à l'emploi, « qui représente le moyen privilégié par lequel toute personne peut participer au développement social et économique », ajoute-t-elle.

L'équité entre les sexes est un principe tout aussi fondamental de la philosophie des pays nordiques grâce auquel on élabore des politiques axées sur une perspective à long terme qui donne de meilleurs résultats, notamment en matière de politique familiale, de conciliation travail-famille, de répit aux familles monoparentales, etc.

« L'un des piliers du modèle est sans aucun doute une politique familiale très solide, dont l'objectif consiste à créer des conditions propices à la paternité et à la maternité, ainsi qu'à l'éducation préscolaire des enfants en favorisant le bien-être des familles », explique la spécialiste en médecine préventive et santé publique.

Une place de choix à l'éducation

L'éducation occupe une place prédominante dans les pays nordiques étudiés par Mme Raynault. Ils y investissent d'ailleurs de 5,5 % à 7 % de leur PIB.

« L'éducation y est gratuite à tous les échelons, elle est de qualité et d'accès universel, de sorte que les écoles privées y sont peu nombreuses et peu fréquentées », poursuit-elle.

Et le décrochage scolaire est rare. En Finlande, par exemple, seulement 1 % des élèves n'obtiennent pas leur diplôme d'études secondaires et plus de 90 % poursuivent leur scolarité au-delà (formation professionnelle ou autre), dont 33 % à l'université. Le taux d'alphabétisation dans ce pays est de 100 %.

« Fait à noter, la Finlande ne lésine pas sur la formation des maîtres, qui dure cinq ans, insiste Mme Raynault. Être enseignant est une profession très valorisée, qui est presque aussi contingentée que la médecine. »

Pouvoir décentralisé et tradition de consensus

Reposant sur une tradition de consensus et de transparence, les décisions politiques sont basées sur une représentation démocratique multipartite et un mode de scrutin proportionnel.

De plus, le pouvoir gouvernemental est décentralisé dans de nombreux domaines, dont la santé, les services sociaux, l'éducation, les garderies et tout ce qui contribue à assurer la protection et l'inclusion sociales. L'État fixe les objectifs, mais ne fournit pas lui-même les services.

« Par-dessus tout, les politiques sociales des pays nordiques sont conçues avec l'intention de coordonner les missions de divers ministères et agences et d'assurer une cohérence intersectorielle, d'une manière intégrée et décentralisée », souligne Marie-France Raynault.

Autre fait notable, les décisions reposent largement sur le caractère scientifique des données. « Les pays nordiques ont une longue tradition de recherche sociosanitaire », mentionne Mme Raynault.

D'ailleurs, les résultats des recherches scientifiques sont souvent inclus dans les documents publics, ce qui aide à la prise de décision sur le plan local.

Une inspiration pour le Québec

Marie-France Raynault fait observer que les politiques sociales ne sont pas les seules responsables du succès des pays scandinaves en matière de lutte contre les inégalités sociales. Mais elles y jouent assurément un rôle central.

« Ces politiques devraient nous servir d'inspiration, car, si les inégalités sociales sont en hausse partout dans le monde, dont au Québec, cette augmentation est évitable », affirme-t-elle.

L'OCDE incite d'ailleurs les gouvernements à revenir à des impôts plus progressifs et à des investissements sociaux plus importants, rappelle-t-elle.

Et, à ceux qui déplorent que le modèle scandinave s'appuie sur des taux d'imposition élevés, la Dre Raynault répond par une citation d'Oliver Wendell Holmes Jr, qui fut juge à la Cour suprême des États-Unis au début du 20e siècle : « Payer de l'impôt, c'est s'acheter de la civilisation! »

Martin LaSalle

* À noter que la Dre Raynault sera parmi les conférenciers invités dans le cadre du cours « Scandinavie », présenté par le CERIUM du 23 au 28 juin prochain. Pour en savoir plus


 

Pays nordique et pays scandinave : une nuance

Les termes « pays nordique » et « pays scandinave » ne signifient pas la même chose. La Scandinavie regroupe la Norvège, la Suède, le Danemark et l'Islande, sur la base de racines linguistiques communes. La Finlande n'est pas un pays scandinave : la langue qu'on y parle a des racines avec le hongrois. Néanmoins, comme la Finlande était intégrée à la Suède jusqu'au début du 20e siècle, une proportion non négligeable de ses habitants sont suédophones, donc scandinaves!

 

Marie-France Raynault et Dominique Côté, avec la collaboration de Sébastien Chartrand, Le bon sens à la scandinave : politiques et inégalités sociales de santé, Les Presses de l'Université de Montréal, 2013.