Denys Arcand, l'historien du présent

Denys Arcand, le cinéaste des moeurs universitaires (image : Christian Fleury)Quand Denys Arcand se rend pour la première fois à Hollywood, durant les années 60, ses hôtes de la Paramount savent qu'il est titulaire d'un diplôme universitaire. Ils le logent donc dans le quartier étudiant de l'Université de Californie à Los Angeles. Déception. «Moi qui rêvais d'actrices pulpeuses, je me suis retrouvé au milieu de biochimistes mal rasés et de physiciens somnolents, raconte-t-il. Preuve que les diplômes ne mènent pas toujours à la félicité.»

 

Le style, c'est l'homme. Le lauréat de l'Oscar du meilleur film étranger en 2004 pour Les invasions barbares et du Prix du jury au Festival de Cannes en 1989 pour Jésus de Montréal n'a rien d'une diva. Rencontré un jour de janvier à la Faculté de musique de l'Université de Montréal, le cinéaste de 72 ans est souriant et décontracté. Vêtu d'un jeans et d'un veston en tweed, Denys Arcand se prête de bonne grâce à l'entrevue avec Les diplômés et à la séance de photo. Il confie de sa voix chaude que les entretiens avec les journalistes sont la partie de son travail qu'il aime le moins. Mais, sur le campus de l'Université, ce n'est pas pareil. «C'est mon alma mater, déclare ce diplômé en histoire et en littérature (1962). Chaque fois que je travaille sur un film, l'Université de Montréal est dans mes plans. J'appelle des professeurs d'ici et je viens consulter des livres à la bibliothèque. Cette université fait partie de ma vie.»

Ce n'est pas un hasard si Denys Arcand a tourné ici des séquences mémorables de plusieurs de ses films. Dans Le déclin de l'empire américain (1986), les femmes font leur jogging sur le terrain du CEPSUM. Pour Jésus de Montréal, son équipe s'installe sur la colline située entre le CEPSUM et le cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Dans Les invasions barbares, le professeur d'université incarné par Rémy Girard donne son dernier cours au pavillon André-Aisenstadt.

La médaille de l'Ordre du mérite que décerne l'Association des diplômés à Denys Arcand en 2004 lui est remise dans le hall dessiné par Ernest Cormier, là même où il a tourné en 1961 son premier long métrage, Seul ou avec d'autres. Un film coréalisé avec ses collègues de classe Denis Héroux (futur producteur de cinéma) et Stéphane Venne (futur parolier) grâce au financement accordé par le président de l'Association générale des étudiants de l'UdeM de l'époque, Bernard Landry (futur premier ministre du Québec). C'est le premier pas vers une grande carrière.

Instinct polémiste

Alors que le Québec entre dans sa révolution tranquille, le jeune Denys Arcand décroche un emploi temporaire à l'Office national du film du Canada (ONF). Rapidement, la «job d'été» devient permanente. Il a 21 ans. Il réalisera pendant 10 ans de nombreux courts métrages et documentaires.

L'historien sait saisir le présent et provoquer la polémique. La critique sociale qu'il fait de la situation des ouvriers du textile au Québec dans On est au coton suscite une telle controverse à l'ONF que le film ne sera diffusé que six ans après son tournage, en 1970. Son documentaire sur le référendum pour l'indépendance du Québec de 1980, Le confort et l'indifférence (1981), provoquera une commotion. Prix de la critique québécoise, il est son dernier essai documentaire politique à ce jour. L'une de ses premières fictions, Réjeanne Padovani (1973), parle de collusion entre la mafia et les politiciens. On est 40 ans avant la commission Charbonneau...

Carl Bergeron, diplômé de l'Université de Montréal en science politique et en littérature française, a brossé un tableau de l'oeuvre du cinéaste et son rapport avec la société québécoise dans Denys Arcand, un cynique chez les lyriques (Boréal, 2012). «Lettré casanier et ironique, lecteur de Gibbon et de Machiavel, pré-boomer étranger au nationalisme canadien-français comme au lyrisme de la Révolution tranquille, Arcand cultive une sensibilité en porte-à-faux avec les grands mythes collectifs qui ont forgé la société québécoise», écrit-il.

Que le cinéaste fasse de la fiction ou des documentaires, les failles du présent sont toujours incarnées. «De mes études, j'ai gardé le souci constant de la rigueur, dit-il. Ma formation en histoire m'empêche d'inventer des choses. J'accorde ainsi beaucoup d'importance à la recherche. Chaque petit détail compte et doit refléter la réalité. Mis à part la série sur Duplessis, mes films n'ont pas de contenu historique. Ils sont ancrés dans l'air du temps présent.»

Pour Germain Lacasse, historien du cinéma et professeur au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'UdeM, Denys Arcand est un moraliste des temps modernes. «Ses premiers films comme Gina ou On est au coton présentaient des mouvements ouvriers, des luttes populaires. À présent, il met en scène des sujets inspirés de la société actuelle, avec leurs enjeux moraux. Je dirais qu'il est un Jésus laïque médiatique.»

Regard unique

Denys Arcand en entrevue à la Faculté de musique (image : Christian Fleury)Pour François Ricard, professeur émérite à l'Université McGill, Denys Arcand a une voix sans équivalent dans le cinéma d'aujourd'hui. Ami de longue date du cinéaste, dont il lit les scénarios – «c'est un privilège pour moi» –, il loue son intelligence et son humour. «Il n'y a que trois choses qu'il prend au sérieux: l'art, l'amour et la mort.»

Carl Bergeron, 33 ans, estime que la génération actuelle peut être interpelée par son oeuvre. «Il porte un regard pénétrant sur la société québécoise. C'est l'incarnation de l'honnête homme de la Renaissance!»

En tout cas, on lui doit le premier grand succès international du cinéma québécois, Le déclin de l'empire américain, qui obtient le prix de la critique internationale à Cannes et une nomination aux Oscars en 1987. Avec Jésus de Montréal, il confirme sa réputation internationale: 10 prix Génies et une seconde nomination en deux ans à Hollywood. Le triomphe arrive avec Les invasions barbares, qui sont vues par 1,3 million de Français et trônent en tête du boxoffice en Italie et au Brésil. Cette suite du Déclin récolte plusieurs récompenses en 2004, dont trois César (scénario, réalisation et meilleur film) et l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Une première pour le Québec!

En 40 ans, la carrière cinématographique de Denys Arcand a aussi connu des ratés. Des films comme Gina (1975), Love and Human Remains (1994) de même que Stardom (2000) sont reçus froidement par la critique. «Mes films ont des destins étranges, observe-t-il. Je les fais pourtant souvent de la même façon et avec la même équipe. Mais on ne sait jamais comment ce sera reçu au final.»

Son nouveau long métrage, Le règne de la beauté, raconte l'histoire d'un architecte qui rencontre une jeune femme intrigante au cours d'un colloque à Toronto. Leur liaison durera deux nuits. Le film a été tourné principalement à La Malbaie. «C'est un film sur la beauté, l'architecture, les paysages, les saisons...»

Une enfance bercée d'opéra

Denys Arcand grandit à Deschambault, un village pittoresque à proximité de Québec. C'est là qu'il apprend à jouer au hockey, sport qu'il pratique dans une ligue de garage jusqu'à l'âge de 59 ans. Chaque jeudi matin, il enfile ses patins et retrouve ses amis, dont le comédien Marc Messier, à l'aréna d'Outremont. «J'ai depuis troqué les patins contre les bâtons de golf. Un sport plus de mon âge», lance M. Arcand en souriant. Il s'adonne aussi au ski alpin, au tennis et à la plongée sous-marine.

Ce fils de pilote de mer s'intéresse très jeune au théâtre, au cinéma et à l'écriture. Au moment de choisir une carrière, c'est vers l'histoire qu'il se tourne. «Mon père avait fait d'énormes sacrifices pour payer mes études universitaires et je ne voulais pas le décevoir. L'histoire était une discipline qui m'intéressait et il y avait la possibilité de devenir professeur...»

Dès son entrée à l'Université de Montréal, l'énergique Denys Arcand ne se contente pas de suivre ses cours. Il écrit pour la revue Parti pris, qui milite pour un Québec « indépendant, laïque et socialiste », et met ses talents de comédien au service de l'Atelier de théâtre de l'UdeM. Il sera de la distribution de Douze hommes en colère, de Reginald Rose, au théâtre du Gesù, à Montréal, avec des étudiants de la Faculté de droit.

La musique occupe une place centrale dans la vie de Denys Arcand, que la Faculté de musique a nommé «ambassadeur de prestige du programme de composition pour l'écran et la scène ». En entrevue, le cinéaste relate que son enfance a été bercée par la radiodiffusion des oeuvres présentées par le Metropolitan Opera, de New York, le samedi après-midi. «Quand le ténor Raoul Jobin, un ami de mes parents, venait à la maison, je l'écoutais chanter, l'oreille collée à la porte de la salle de bain, pendant qu'il se rasait. Ça m'impressionnait beaucoup », se rappelle-t-il. Henry Purcell, Charles Gounod, Georg Friedrich Haendel, Jean-Baptiste Pergolèse, Giuseppe Verdi accompagnent la bande originale de ses films – le compositeur québécois François Dompierre aussi.

Après sa licence, le jeune homme aurait pu poursuivre ses études et embrasser une carrière universitaire comme son frère Bernard, anthropologue décédé en 2009, ou sa soeur Suzanne, criminologue (le benjamin, Gabriel, est comédien). Il a plutôt choisi le septième art. De son propre aveu, la vie d'universitaire n'était pas pour lui. «Ma courte expérience de pédagogue a été désastreuse», admet-il. L'anecdote remonte aux années 80. Il propose à ses étudiants d'écrire un scénario à partir d'un chapitre de roman. Ils n'en connaissent aucun. Il leur suggère alors d'en lire deux ou trois. Refus net. Leur argument présenté au directeur du département, à qui ils demandent le congédiement pur et simple du cinéaste: «On est venus apprendre à écrire, non à lire...»

Durant le tournage de « L'âge des ténèbres »

Dominique Nancy et Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (n°426)