Des roseaux qui purifient nos eaux

Alpiste roseau (Phalaris Arundinacea)Les plantes sauveront-elles la planète? « Je le crois », dit avec sérieux le botaniste Michel Labrecque, professeurassocié au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal, au cours d'une entrevue au Jardin botanique de Montréal.

 

À ses côtés, un mur végétalisé se dresse dans toute sa splendeur pour montrer aux visiteurs que les plantes ne sont pas que des objets décoratifs aux belles couleurs et exhalant des parfums agréables, mais aussi des alliées de l'architecte paysagiste, de l'écologiste, de l'urbaniste et même de l'ingénieur.

Depuis 20 ans, Michel Labrecque et d'autres spécialistes de l'Institut de recherche en biologie végétale (IRBV) mènent des travaux sur les essences végétales les plus aptes à jouer un rôle dans la dépollution des sols et des eaux, la lutte contre le bruit, le maintien de la biodiversité, etc. Ici même, prochainement, la phytotechnologie (science qui met les plantes à contribution pour résoudre des problèmes environnementaux) aura son propre jardin public où les promeneurs pourront constater de leurs yeux la puissance multidisciplinaire des plantes.

Phytotechnologie. Derrière ce terme savant se cache une réalité de plus en plus présente autour de nous. Sans le savoir, les villégiateurs qui, les dimanches d'été, plantent des arbustes et herbacées le long des berges font de la phytostabilisation. Les bobos du Plateau-Mont-Royal qui aménagent un potager sur le toit de leur duplex font la lutte aux ilots de chaleur, un problème criant en milieu urbanisé. Les haies antibruits le long des routes sont des merveilles phytotechnologiques, car elles sont beaucoup plus efficaces que les parois de béton pour diminuer la pollution sonore.

Essor incroyable

«Il y a au Québec un essor incroyable de cette discipline, et cet engouement ne date pas d'hier. Cléophas Mongeau, un Américain originaire de Saint-Jean-Baptiste-de- Rouville, a déposé le premier brevet connu sur les marais filtrants. C'était en 1901», mentionne Jacques Brisson, fondateur en 2007 de la Société québécoise de phytotechnologie, qui réunit quelque 200 membres des milieux universitaire, public et privé dont l'expertise tourne autour de cette question. La Société remet annuellement une bourse d'études de 2000$ à un étudiant des cycles supérieurs dont les travaux portent sur les plantes au travail. En 2013, c'est Aymeric Yanitch, doctorant de l'UdeM sous la direction de Michel Labrecque, qui a obtenu la bourse. Il étudie la réponse moléculaire aux stress environnementaux causés par des sols pollués chez différentes espèces végétales.

Position de tête

Le Québec, et particulièrement l'Université de Montréal, occupe la position de tête dans ce champ d'activité à l'échelle mondiale. La Fondation canadienne pour l'innovation vient d'accorder à l'IRBV une subvention de 600000$ pour la construction d'une serre consacrée à la phytotechnologie et une chaire sera bientôt créée.

Jacques BrissonJacques Brisson a été happé par le sujet lorsqu'il travaillait sur les marais filtrants, il y a une quinzaine d'années. Ce brillant chercheur qui a entamé sa carrière en découvrant une forêt précoloniale miraculeusement préservée près de Huntingdon (la forêt Muir, devenue depuis un laboratoire à ciel ouvert de l'UdeM) a effectué des recherches subventionnées sur l'architecture des arbres et les espèces envahissantes. En étudiant le roseau commun (Phragmites australis), en voie de coloniser tous les espaces humides dans le sud du Québec au détriment de plantes indigènes, il a eu l'idée de comparer les effets de cette plante indésirable avec ceux de sa cousine locale, plus rare mais aux propriétés semblables.

«Nous avons voulu étudier leurs capacités respectives à épurer l'eau. Parce que le roseau commun semble avoir à tout point de vue des avantages physiologiques et morphologiques sur le roseau indigène, je croyais que ce dernier serait bien moins efficace en marais filtrant. Or, ce ne fut pas le cas, d'où notre grande surprise...»

Malgré ses défauts, le roseau venu d'Eurasie en 1916 est l'un des champions de la dépollution par les plantes. Il est, de loin, l'espèce la plus utilisée dans le monde pour dépolluer les eaux en marais artificiels, en raison de sa croissance fulgurante et de son association avec des microorganismes efficaces pour lutter contre le phosphore, l'azote et d'autres substances organiques.

L'étudiante Mariana Rodriguez a observé les deux espèces (indigène et commune) dans des bacs et noté leur action dépolluante. La performance s'est avérée égale. «Le roseau indigène aurait les mêmes capacités de dépollution que son lointain cousin », se réjouit Jacques Brisson.

Semer au marteau

Michel LabrecquePour Michel Labrecque, le règne végétal peut assurément pallier les déséquilibres causés par l'activité humaine. «La plus  simple manière de décontaminer un sol, c'est bien entendu de creuser et de déplacer la terre, donne-t-il en exemple.

Mais le problème n'est pas réglé. Les plantes peuvent puiser les contaminants et les accumuler dans leurs tiges et leurs feuilles. On n'a alors qu'à les récolter pour éliminer progressivement ces substances.»

Encore faut-il que les polluants ne soient pas enfouis trop profondément – idéalement à moins d'un mètre. Et, si vous êtes pressé, ce n'est pas la meilleure méthode. Il faut plusieurs saisons de culture avant de décontaminer un sol.

Mais le botaniste demeure admiratif devant la force de la nature. Il garde en mémoire cette plantation sur une friche industrielle où des boutures de saules avaient été insérées à coups de marteau dans une terre sèche et dure. Un mois plus tard, les racines avaient pénétré dans ce sol pauvre et avaient permis la croissance de tiges et de feuilles. Après trois mois, le désert aride avait fait place à une plaine verdoyante.

Nulle trace, aujourd'hui, de l'ancien site contaminé.Comme dans la nouvelle de Jean Giono illustrée par Frédéric Back, Michel Labrecque avait les traits d'Elzéard Bouffier, l'homme qui plantait des arbres.

Que reste-t-il à comprendre de cette science? Presque tout, s'accorde-t-on à dire. Le professeur Labrecque, par exemple, cherche à déterminer quelles espèces de saules seront les meilleures alliées de la décontamination et comment on peut améliorer leur efficacité pour vaincre la pollution.

Un siècle après Cléophas Monjeau, d'autres Québécois cherchent des solutions à la pollution. Des solutions qui se plantent.

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (n°426)