Le corps humain est un marché lucratif

  • Forum
  • Le 5 mai 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Mme Lafontaine se préoccupe de la «marchandisation» du corps de la femme. (Photo: iStockphoto)Le plus récent livre de Céline Lafontaine, Le corps-marché, n'était pas encore en libraire qu'il faisait parler de lui dans la page éditoriale du Devoir, après que le comédien Joël Legendre eut révélé avoir eu recours, avec son conjoint, à une mère porteuse.

 

« La pratique (des mères porteuses) pose d'énormes problèmes éthiques, surtout lorsque remboursée par l'État, comme dans le cas Legendre, disait Antoine Robitaille dans l'édition du 25 avril dernier du quotidien. La sociologue Céline Lafontaine en soulève quelques-unes troublantes. »

Mme Lafontaine écrivait dans la même page : « L'industrie de la fécondation in vitro aura donc réussi à ouvrir toutes grandes les portes du corps-marché en faisant de la chair humaine une matière première au service du désir des plus riches de notre société. »

En entrevue avec Forum, au lendemain de la révélation de Joël Legendre à l'émission Tout le monde en parle, la professeure de sociologie de l'Université de Montréal ne décolère pas. « On ne mesure pas les sacrifices consentis par la femme qui se prête au prélèvement d'ovules, souvent précédé d'une hyperstimulation ovarienne, et surtout par celle qui offre son corps à une gestation complète, dans le cas présent une grossesse multiple. On est en pleine production manufacturière! Où sont ces femmes pendant que le comédien passe pour un héros? »

L'idée du choix d'ovules par catalogue à la clinique de fertilité, puis de la décision visant à mélanger le sperme des deux conjoints avant de procéder à la fécondation, atteint pour Mme Lafontaine un niveau supplémentaire d'abjection. « On confond ici le droit à l'enfant avec le droit de l'enfant, dit-elle. Et, dans cette logique économique, on utilise le corps des femmes comme une marchandise. »

Quatre ans de réflexion

Le corps-marché (en librairie le 6 mai) est le troisième essai de la sociologue à paraître aux Éditions du Seuil après La société postmortelle (2008) et L'Empire cybernétique : des machines à penser à la pensée machine (2004). Il résulte de quatre années de travail incluant un séjour prolongé à l'Institut d'études avancées de Nantes.

Céline LafontaineDans sa conclusion, l'auteure rappelle que l'individu ne peut pas toujours avoir préséance sur le corps social, surtout en matière médicale. Elle en appelle à une « nouvelle politique de la vie et une socioéthique à partir desquelles chaque nouvelle avancée scientifique pourrait être jugée en fonction de ses conséquences sur le corps social ».

En entrevue, elle souligne que l'autonomie de la personne est, à son avis, « la plus grande fiction contemporaine. C'est au nom de l'autonomie qu'on exploite les autres », tonne-t-elle.

L'ouvrage, qui compte 16 pages de bibliographie, n'aborde pas directement les questions éthiques découlant de la technoscience, mais il recense les pensées des grands auteurs contemporains sur les questions de bioéconomie, cellules souches, technologies de la reproduction, biobanques, etc. On y parcourt l'histoire de l'exploitation des corps, depuis l'esclavage jusqu'au « tourisme médical ». Il est peu question de mères porteuses dans ce livre, fait remarquer l'auteure. Un sujet qu'elle trouve « trop extrême » pour être traité dans un ouvrage savant de ce type.

« Ce qui m'intéresse, c'est le lent glissement vers la logique néolibérale, explique-t-elle. Oui, les puissants ont toujours exploité les moins nantis, mais on a interdit l'esclavage au 19e siècle. L'exploitation du corps humain n'a fait que changer de formes. Les nouvelles logiques d'appropriation comprennent aussi bien la commercialisation des produits corporels in vitro lignées cellulaires, cellules souches, ovules, sperme – que le corps in vivo expérimentations cliniques, tourisme d'expérimentation! »

Actuellement, une dizaine d'entreprises au Canada offrent aux parturientes de conserver le sang du cordon ombilical, dont on sait qu'il contient des cellules souches. Moyennant des frais au profit de ces entreprises, ces tissus seront conservés pour traiter éventuellement la mère ou l'enfant. Seulement voilà, ces traitements sont encore hypothétiques. Les cellules souches peuvent actuellement servir à traiter la leucémie chez des enfants malades. Il s'agit pour Céline Lafontaine d'un pur détournement de sens. Des tissus humains sont exploités comme une ressource naturelle au profit de tiers. Les biobanques procèdent de la même logique.

OGM, immortalité et université

Originaire de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, Céline Lafontaine est le type même de l'universitaire de première génération qui a fait son chemin vers le cénacle des sciences humaines. Débarquée à Montréal à 18 ans, elle s'inscrit en sociologie à l'UQAM avec l'intention de changer le monde. Elle cultive une passion pour la réflexion qui la mènera aux cycles supérieurs. Elle rédige une thèse sur la cybernétique sous la direction de Philippe Breton, à la Sorbonne, qui sera publiée aux Éditions du Seuil en 2004 et obtiendra le prix Jeune Sociologue.

Son postdoctorat portera sur l'importation du modèle cybernétique dans le domaine des biotechnologies. Engagée par l'Université de Montréal en 2003, elle crée les cours Technosciences, culture et société puis Corps, culture, modernité (premier cycle) et Biomédecine, biotechnologies et société (deuxième cycle). Son présent livre s'inscrit dans la suite de La société postmortelle.

La dernière année a été pour elle si occupée qu'elle peine à évoquer quelques-uns de ses loisirs. « J'ai beaucoup travaillé », lance-t-elle en riant. En effet, elle a signé trois articles scientifiques, un chapitre de livre et une monographie, en plus d'assister à la soutenance de trois thèses et d'un mémoire sous sa direction. Sans compter ses activités de recherche et d'enseignement.

Sollicitée par les médias en ce printemps fertile, elle participe volontiers, comme intellectuelle, au débat public. Même si les médias n'offrent pas souvent l'occasion d'exposer les nuances qui s'imposent...

Mathieu-Robert Sauvé

 

Céline Lafontaine, Le corps-marché, Paris, Éditions du Seuil, 2014, 288 pages, 32,95 $.