Une société qui vieillit en accéléré : le Brésil sous la loupe d'Annette Leibing

  • Forum
  • Le 5 mai 2014

  • Martin LaSalle

«Les chirurgies plastiques et esthétiques sont non seulement très populaires au Brésil, mais elles sont bien vues, car on juge qu’elles améliorent l’estime de soi», dit Annette Leibing.Comment une société réputée pour vouer un culte à la beauté et à la jeunesse se comporte-t-elle vis-à-vis de ses aînés en proie à différentes maladies liées à la vieillesse? Comment sa population réagit-elle à mesure qu'elle gagne en âge?

 

C'est ce qui intéresse Annette Leibing, professeure titulaire à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal, qui a tissé de nombreux liens avec des chercheurs brésiliens – dont certains sont d'anciens collègues de l'Institut de psychiatrie de l'Université fédérale de Rio de Janeiro, où elle a enseigné pendant sept ans.

Elle y est devenue professeure en 1995, après avoir obtenu son doctorat en anthropologie de l'Université de Hambourg, qui portait justement sur la psychiatrie au Brésil. Pendant la décennie où elle a résidé au Brésil, Mme Leibing a mené plusieurs recherches sur la maladie d'Alzheimer et la santé mentale des aînés et, plus récemment, sur les nouvelles biotechnologies, dont les cellules souches.

Elle a aussi créé à Rio de Janeiro un centre de recherche multidisciplinaire sur la maladie d'Alzheimer, qui est toujours en activité.

Une maladie qu'on ne veut pas voir

Lorsque Annette Leibing arrive au Brésil, la maladie d'Alzheimer est une affection mal comprise du public : ce syndrome était surtout associé à la sénilité, voire à la folie, plutôt qu'à un désordre neurologique.

« D'une certaine façon, la prise de conscience de l'existence de la maladie d'Alzheimer a été dramatique pour les Brésiliens, car le pays a subi un vieillissement accéléré de la population, contrairement aux sociétés européennes ou nord-américaines par exemple, où ce phénomène s'est produit plus progressivement », explique Mme Leibing.

De surcroît, cette forme de négation à l'égard du vieillissement – et par association relativement à la maladie d'Alzheimer – est exacerbée par le culte de la jeunesse que promeut la publicité. « L'image publique du vieillissement est peu fréquente, malgré la transition démographique rapide qui s'opère », ajoute celle qui est aussi chercheuse associée à l'Institut de recherche en santé publique de l'UdeM.

Chirurgies esthétiques et Viagra à la mode!

Annette LeibingCe refus de vieillir se manifeste aussi de différentes façons, selon les travaux effectués par Annette Leibing et ses collaborateurs brésiliens.

« Les chirurgies plastiques et esthétiques sont non seulement très populaires au Brésil, mais elles sont bien vues, car on juge qu'elles améliorent l'estime de soi : c'est pourquoi l'État paie en partie ces opérations », note la professeure polyglotte (elle parle allemand, anglais, portugais et français!).

Et les biotechnologies n'échappent pas à la tendance. « Une partie de la recherche dans le domaine des cellules souches au Brésil est basée sur la manière dont on peut améliorer la beauté et ralentir le vieillissement, contrairement à ici, où la recherche est plutôt axée sur la reconstitution des organes comme le cœur », illustre-t-elle.

Enfin, la sexualité est au cœur de la crainte de vieillir observée au Brésil, où l'on trouve l'une des plus grandes concentrations de consommateurs de Viagra par habitant au monde (le marché de la pilule bleue au Brésil est estimé à 114 M$ US par an!).

« On en fait usage pour le plaisir, et ce, bien avant l'âge auquel les hommes sont susceptibles de souffrir de problèmes érectiles », mentionne Mme Leibing.

Cette forme de « démon du matin » se poursuit d'ailleurs dans le temps... « Les hommes plus âgés consomment aussi du Viagra parce que quelques-uns fréquentent des femmes beaucoup plus jeunes, tandis que d'autres construisent une importante partie de leur image de soi sur la performance sexuelle. Des études récentes ont montré que les femmes se disent d'ailleurs fatiguées par cette approche de vieillissement actif et sexualisé », souligne-t-elle.

On le constate, ce ne sont pas les sujets de recherche en anthropologie médicale qui manquent pour Annette Leibing et ses collègues brésiliens!

Martin LaSalle

 


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