Le médecin des exclus du monde

  • Forum
  • Le 20 mai 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

C’est à l’homme d’action que la FEP a voulu rendre hommage. Le Dr Thomas a participé à l’élaboration de politiques publiques ici comme à l’étranger, cela, sans cesser de recevoir des patients tous les jours et de s’adonner à des activités de recherche.Quand, en 1984, le Dr Réjean Thomas ouvre avec d'autres médecins la clinique L'Annexe, à l'angle des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine, à Montréal, on ne parle presque pas du sida.

 

La clinique, d'un esprit particulier, se veut une porte d'entrée vers des services et des soins de qualité pour les populations vulnérables du centre-ville, souvent exclues des hôpitaux. « C'est par hasard que le quartier, à deux pas du village gai, est devenu la capitale du VIH-sida au pays dans les années 80 », relate le médecin d'origine acadienne qui a reçu le 14 mai un doctorat honoris causa de l'Université de Montréal.

Devenue L'Actuel en 1987, la clinique du Dr Thomas et de ses collègues compte aujourd'hui 30 médecins et 40 employés. C'est un centre de référence largement reconnu pour la détection d'infections transmissibles sexuellement (ITS). « Le Dr Thomas a un parcours remarquable auprès des populations vulnérables. Mais il s'est illustré aussi sur le plan international en fondant la section canadienne de Médecins du monde en 1996, qu'il a présidée pendant plus de 10 ans », louange le doyen de la Faculté de l'éducation permanente (FEP) de l'Université de Montréal, Christian Blanchette, à l'origine de l'attribution du doctorat honorifique.

C'est à l'homme d'action que la FEP a voulu rendre hommage. « Le Dr Thomas n'hésite pas à utiliser les tribunes qui lui sont offertes pour promouvoir l'accès aux meilleurs soins pour tous. Il a participé à l'élaboration de politiques publiques ici comme à l'étranger. Et tout ça sans cesser de soigner des gens directement. » Chaque jour, le médecin reçoit de 8 h 30 à 14 h des patients dans son cabinet, une pratique qu'il ne veut pas délaisser. Puis il consacre ses après-midi aux activités administratives et aux projets de recherche clinique auxquels il participe.

On a perdu la bataille de la prévention

Le Dr Thomas semble encore sous le choc d'avoir perdu tant de patients atteints du syndrome d'immunodéficience acquise au tournant des années 90. Il attribue à ces deuils successifs son inscription à la mineure en philosophie de l'UdeM, qu'il a terminée en 1993. « La mort nous frappait de plein fouet et j'ai trouvé refuge dans la réflexion philosophique. Je me suis particulièrement plu au milieu des anciens Grecs. Ils n'avaient pas les mêmes réponses que nous, mais ils se posaient les mêmes questions. »

Depuis l'ouverture de sa clinique, certaines caractéristiques du sida ont changé. Aujourd'hui, c'est une maladie qui se traite surtout par la trithérapie, même dans des pays en développement durement touchés par l'épidémie. Grâce aux pressions d'organisations non gouvernementales et de lobbys divers, les médicaments sont plus accessibles. « De 10 à 12 millions de personnes infectées dans le tiers-monde ont accès à la trithérapie, un chiffre qui était près du zéro en 2000. C'est la preuve qu'on peut changer les choses. »

Du côté du passif, le Dr Thomas se désole de constater que les jeunes semblent imperméables aux campagnes de prévention. « On a baissé les bras devant cette question, déplore-t-il. C'est le plus décourageant. On compte encore de 300 à 500 nouveaux cas par année au Québec. »

Le sida, rappelle-t-il, demeure une maladie incurable, sauf pour quelques exceptions toujours inexpliquées. « Il y a encore du travail à faire pour éviter la propagation du virus et des autres ITS. Je trouve consternant, par exemple, qu'on ait si peu de cours d'éducation sexuelle à l'école. »

Même la formation universitaire des médecins est lacunaire au chapitre des infections transmises sexuellement. Mais les choses bougent... « L'Actuel reçoit chaque année des stagiaires de l'Université de Montréal et d'ailleurs. Au début, c'était très rare. Les jeunes médecins sont de plus en plus sensibles aux réalités des populations vulnérables. »

Le médecin a reçu en 2001 un doctorat honorifique de l'Université de Moncton, où il a obtenu un diplôme en sciences de la santé en 1974; l'Université de Montréal est la première au Québec à lui décerner un tel hommage.

Mathieu-Robert Sauvé