Viagra, Cialis... Attention aux contrefaçons!

  • Forum
  • Le 20 mai 2014

  • Dominique Nancy

Bien malin qui pourrait dire quelles pilules sont authentiques.Des chercheurs de l'Université de Montréal ont élaboré une nouvelle approche d'analyse chimique, plus efficace et plus rapide, pour détecter la contrefaçon des médicaments, une pratique qui a littéralement explosé au cours des dernières années.

 

La méthode mise au point et testée dans le cadre d'une étude réalisée par Philippe Lebel, étudiant à la maîtrise au Département de chimie de l'UdeM sous la direction de la professeure Karen Waldron, en collaboration avec Alexandra Furtos, spécialiste en spectrométrie de masse à l'Université, et Santé Canada permet de repérer et de quantifier les différentes molécules présentes dans un produit pharmaceutique en cinq fois moins de temps qu'il en faut actuellement aux services frontaliers de la douane.

« Les faux médicaments sont un fléau pour la santé publique », affirme Philippe Lebel. Auparavant simple activité artisanale, la contrefaçon a atteint les dimensions d'un secteur industriel international, lié au grand banditisme et aux réseaux mafieux. « Les ventes mondiales de médicaments contrefaits s'élevaient, en 2010, à 75 billions, selon l'Organisation mondiale de la santé », indique le jeune chimiste. Le citrate de sildénafil, mieux connu sous son nom commercial de Viagra, ainsi que les deux autres médicaments pour le dysfonctionnement érectile, Cialis et Levitra, seraient parmi les médicaments les plus contrefaits dans le monde.

Ce n'est pas un hasard. Les hommes qui souffrent d'un problème érectile éprouvent souvent des difficultés à en parler à leur médecin. « Avec Internet, ils n'ont pas à consulter ni à avoir de discussion embarrassante, souligne Alexandra Furtos. De plus, le coût du médicament est beaucoup moindre, soit 1 $ par comprimé comparativement à 15 $ pour le produit authentique. »

Mais l'achat en ligne de médicaments d'ordonnance expose l'acheteur à des risques potentiellement graves pour sa santé. « Ces médicaments sont souvent fabriqués dans des garages, où les conditions sanitaires sont mauvaises. Ils peuvent être faits de moins d'éléments actifs, voire en être dénués, explique Karen Waldron. Pire, ils peuvent contenir une substance différente qui peut entraîner des effets secondaires importants. »

À Singapour, on a hospitalisé, en 2008, 150 patients atteints d'hypoglycémie grave causée par une baisse brutale du taux de sucre dans le sang. Quatre d'entre eux sont morts et sept ont subi des lésions cérébrales. Ils auraient pris des médicaments contrefaits pour le dysfonctionnement érectile qui contenaient du glyburide, dont on se sert pour traiter le diabète.

« On ne connaît pas le nombre de morts imputables aux médicaments contrefaits, admet la professeure Waldron, mais, compte tenu de l'ampleur de ce commerce, les risques qui en résultent sont considérables. »

Devant le danger potentiel, l'UdeM et Santé Canada ont décidé d'unir leurs efforts afin d'améliorer le système de détection de ces produits.

Une méthode plus performante

Entre septembre 2012 et juin 2013, Philippe Lebel a conçu une méthode analytique pour déceler simultanément les quelque 80 substances pouvant être substituées aux éléments actifs contenus dans le Viagra, le Cialis et le Levitra. Une trentaine de médicaments et produits naturels, dont certains avaient été saisis aux frontières canadiennes, ont ensuite été analysés au Laboratoire de spectrométrie de masse de l'Université de Montréal et à Santé Canada, où des équipements spécialisés ont permis de désigner les molécules chimiques à l'œuvre.

Karen Waldron, Alexandra Furtos et Philippe Lebel rappellent que l’achat en ligne de médicaments d’ordonnance expose l’acheteur à des risques pour sa santé.« Notre approche ne cible pas uniquement le produit actif dans le médicament, dit Mme Furtos. Elle vise plutôt à mettre au jour par une technique de balayage les composés inconnus, soit ceux qui sont analogues à l'élément actif. C'est là l'originalité de la méthode. »

Les résultats de l'étude, qui ont récemment été publiés dans le Journal of Chromatography, révèlent que les analyses des chercheurs de l'UdeM sont semblables à celles que Santé Canada avait effectuées antérieurement avec les anciennes méthodes. Il est donc possible de dire si un produit est contrefait ou non. Leur méthode est toutefois beaucoup plus performante. « Nos analyses se font en 10 minutes alors qu'il en fallait au départ une cinquantaine, signale Philippe Lebel. De plus, notre méthode a permis de repérer des composés qui n'avaient pas été découverts initialement, et ce, même si leurs concentrations étaient plus faibles.»

Signe que l'approche est prometteuse, Santé Canada l'a intégrée dans son processus de monitorage des contrefaçons. Elle pourrait même servir de modèle au reste de la planète dans la lutte anticontrefaçon et antidopage.

Une prise de conscience est nécessaire

La menace des produits pharmaceutiques contrefaits n'est pas nouvelle. Mais la portée des produits arrivant sur le marché s'est considérablement élargie avec l'utilisation commerciale croissante d'Internet, qui propose une gamme aussi bien de médicaments d'origine que de génériques.

Soulignons que les génériques ne sont pas des produits contrefaits. Ce sont des copies conformes de médicaments dont la formule appartient maintenant au domaine public, c'est-à-dire qui ne sont plus protégés par des brevets. Leur fabrication est soumise aux mêmes règles de sécurité et de contrôle de qualité que les médicaments d'origine.

« Le problème provient de la vente de médicaments en dehors des officines, résume Philippe Lebel. On n'a pas d'information sur la provenance réelle du produit, ses conditions de conservation, sa composition, le dosage des substances, leur toxicité sur le corps... »

L'Asie et l'Inde occupent la part du lion du commerce des médicaments contrefaits. Mais il y a des cas de contrefaçons dans toutes les régions du monde. Et les faussaires font preuve d'une grande créativité dans leur manière d'imiter les produits et d'éviter qu'ils soient détectés. « Les douaniers les retrouvent souvent dissimulés dans des peluches, des produits naturels ou encore des cuiseurs à riz », mentionne Alexandra Furtos.

Les gens ne se rendent pas nécessairement compte que le médicament acheté en ligne est contrefait tant l'emballage et l'apparence ressemblent à l'original. Les comprimés reçus n'ont toutefois rien à voir. Une étude hollandaise citée par l'International Journal of Clinical Practice a montré que, en 2009, sur 370 échantillons de Viagra saisis, seuls 10 étaient authentiques.

« Notre méthode permettra de découvrir plus rapidement et plus efficacement les médicaments contrefaits, mais la sécurité doit d'abord passer par une prise de conscience de la part du public », conclut Karen Waldron.

Dominique Nancy