À recommencer, choisiriez-vous de devenir professeur d'université?

  • Forum
  • Le 21 mai 2014

  • Dominique Nancy

Forum a demandé à des professeurs s’ils choisiraient la même profession, sachant ce qu’ils savent aujourd’hui

 

Forum a demandé à des professeurs s’ils choisiraient la même profession,
sachant ce qu’ils savent aujourd’hui

 

Isabelle Peretz
Département de psychologie

Oui parce que je ne sais rien faire d'autre. Et non parce qu'on ne décide pas d'être professeur d'université. On le devient. À 18 ans, au moment de choisir ma voie universitaire, j'ai décidé de concilier musique et neurosciences, mes deux passions. J'ai ainsi tourné le dos à la médecine et j'ai opté pour la psychologie. Plus facile. De fil en aiguille, j'ai délaissé la clinique pour me consacrer à la recherche sur le cerveau musical. C'était très marginal à l'époque. J'ai travaillé seule. Mais c'était exaltant. Tout restait à défricher. Par la suite, j'ai bien souvent pensé que le marché de l'emploi me forcerait à me recycler, à m'attaquer à des choses plus « sérieuses » comme la mémoire et le langage. Force est de constater que j'ai rencontré peu d'obstacles sur la voie que je m'étais tracée. Je suis aujourd'hui, près de 40 ans plus tard, à la tête d'un centre consacré à la recherche sur le cerveau musical [le BRAMS] et je suis titulaire d'une chaire de recherche du Canada en neurocognition de la musique.

 

Marie Marquis
Département de nutrition

Oui! Chaque professeur d'université a un parcours singulier. Si le professeur doit passer par des points de contrôle administratif à des échéances connues, le processus pour passer d'un point à l'autre est ouvert et relativement flexible. Mon parcours fut d'ailleurs très proche de celui d'un entrepreneur : au fil des années, j'ai constitué ma niche, j'ai eu des occasions d'innover, de diversifier mes approches; j'ai noué des alliances, j'ai désinvesti, examiné la concurrence, géré des fonds et des équipes; j'ai tenté d'inspirer collègues et étudiants et aussi fait preuve de résilience. Au fil de ce parcours, on m'a témoigné de la reconnaissance.

Cette carrière laisse une autonomie intellectuelle qui m'est chère, car elle me permet d'alterner entre des phases de réflexion, d'enseignement, de recherche, de diffusion et de vulgarisation. Je passe ainsi d'activités réflexives, plus solitaires, à des activités interdisciplinaires. Elle me fournit des contacts réguliers avec les étudiants, qui sont ma première source de motivation pour dynamiser mes idées et contenus. Elle m'ouvre des avenues de collaborations et d'échanges sur les plans national et international et aussi avec la communauté, les gens et organismes qui utilisent nos connaissances et qui nous invitent à continuer de chercher et de vulgariser.

Oui, je choisirais cette carrière, qui m'a également permis d'acquérir des compétences au-delà de ma discipline première, la nutrition. La carrière de professeure d'université me donne l'occasion de réfléchir quotidiennement sur un sujet riche et des plus divertissants : le mangeur et ses environnements, ce mangeur quels que soient son âge et les milieux où il se trouve, incluant sa famille.

 

Serge Rossignol
Département de neurosciences

Quand je repense aux faits importants qui m'ont attiré dans ce métier, je répondrais par un oui enthousiaste. Étudiant en médecine, j'ai eu la chance de côtoyer un professeur qui m'a fait entendre l'activité de cellules du cerveau enregistrée en direct dans celui d'un animal. Ce professeur était habité par sa passion pour le cerveau, une passion qui fait briller les yeux. Cela m'a tellement interpellé que j'ai décidé de consacrer ma vie à comprendre ce qui se passe dans le cerveau. Inscrit à la maîtrise à l'UdeM, j'ai rencontré un conférencier remarquable qui, en dehors de ses heures de recherche sur le système vestibulaire contrôlant l'équilibre, menait des travaux avec sa femme, danseuse de ballet, pour comprendre comment les muscles, le système vestibulaire et la musique interagissaient pour nous entraîner de façon quasi irrépressible à danser quand les bons paramètres sont au rendez-vous.

Un autre coup de foudre qui liait mes goûts pour la musique et le cerveau m'a donné l'énergie de faire un doctorat [à l'Université McGill] sur le sujet. Cet univers où les sensations et les mouvements se mêlent de façon inextricable m'a amené à entreprendre des études en Suède. Un conférencier suédois avait montré un film où un animal pouvait marcher sur ses pattes postérieures après avoir subi une section complète de la moelle épinière. Si la moelle épinière est aussi sophistiquée, qu'en est-il du cerveau lui-même? J'ai passé le reste de ma carrière de chercheur et de professeur à explorer un univers fascinant. Dans ce métier, j'ai rencontré d'autres chercheurs, d'autres collègues, des étudiants, des collaborateurs qui sont devenus souvent des amis et qui m'ont littéralement nourri grâce à leurs idées, leurs conversations et leurs passions.

Recommencer? On ne peut jamais recommencer. Je ne rencontrerais pas les mêmes personnes, je ferais peut-être des choix différents selon mes intuitions, mais je crois que je miserais encore sur mes coups de foudre, ceux qui donnent le goût de continuer les lundis matin pluvieux lorsqu'une demande de fonds est en retard, qu'un article est refusé, que mon budget ne balance pas ou que se multiplient les tracasseries administratives.

 

André Charette
Département de chimie

Si je devais recommencer ma vie, je ne changerais rien et je consacrerais autant d'efforts à mener ma carrière de professeur d'université! C'est beaucoup de travail, ça demande de la discipline et des sacrifices au fil des ans, car le nombre de postes dans les universités est très limité. Il est important de se fixer des objectifs et d'être convaincu qu'on va y arriver tout en faisant confiance à la vie.

Travailler fort quand on est passionné par ce qu'on fait, c'est comme passer ses semaines à investir son temps et son énergie dans ses passions! Je vois mes laboratoires de recherche comme un grand terrain de jeux. Dommage que mon emploi du temps ne me permette plus d'aller m'y amuser autant que j'aimerais! Par contre, le travail n'en est pas moins intéressant et prenant, et la carrière de professeur de chimie est très valorisante.

Ainsi, peu de professions laissent autant de latitude quant à la liberté d'accomplir le travail qu'on préfère et de faire de la recherche sur des sujets qui nous passionnent. Le travail évolue constamment et il n'y a pas deux journées identiques! Aussi, voir l'évolution intellectuelle des étudiants de la première à la dernière année, allumer et entretenir la flamme et avoir l'impression de les aider à bâtir une carrière qu'ils vont aimer est quelque chose d'unique et de très stimulant. C'est sans conteste l'une des meilleures professions du monde!

Propos recueillis par Dominique Nancy