L'après Kadhafi : quelle suite pour l'Afrique de l'Ouest?

Cette photo représente une peinture de Mouammar Kadhafi qui orne un mur de la capitale, Tripoli. (Photo: Thierry Ehrmann)Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi était capturé, lynché et tué à la suite d'un vaste mouvement populaire et d'une violente guerre civile en Libye.

 

Trois ans après cet épisode du printemps arabe, les experts en relations internationales regardent cette région du monde avec attention. Mamoudou Gazibo est de ceux-là. D'origine nigérienne, ce professeur de politique comparée à l'Université de Montréal explique pourquoi.

« La situation en Libye est catastrophique », annonce-t-il. Depuis la chute du régime du colonel Kadhafi, le pays ne parvient pas à avoir un gouvernement stable. Le dernier premier ministre n'a occupé ses fonctions que deux semaines et une fusillade a éclaté dans l'enceinte du parlement alors que les députés votaient pour élire son successeur. « C'est un pays en état de désagrégation, où le gouvernement central ne contrôle rien. L'ancien chef des renseignements libyens déclare que même le premier ministre a été mis sur écoute par des groupes dont on ne sait rien », précise M. Gazibo. La situation de la Libye est tellement instable que des pays voisins ont demandé, sans succès, une nouvelle intervention étrangère. Et le sud libyen n'est qu'une « poudrière », un « sanctuaire pour terroristes ».

Mamoudou Gazibo indique que le « guide », comme il aimait se faire appeler, était un gage de stabilité dans la région. Était-il donc un mal nécessaire? « Il est incontestable que Kadhafi gouvernait de manière dictatoriale et avait éliminé toute opposition. La Libye était un des rares pays où, même au-delà des frontières, on peinait à trouver des opposants. Cependant, sur le plan régional, il maintenait les équilibres, notamment dans la difficile région du Sahel, où les rebellions touaregs étaient récurrentes », dit-il. Le richissime dictateur investissait en effet dans des infrastructures ou parvenait à réprimer les insurrections grâce à de l'argent. M. Gazibo rappelle que beaucoup d'observateurs avaient prévenu que sa chute déséquilibrerait la région et il s'étonne de voir à quel point la France et l'Angleterre entre autres, qui voulaient en finir avec le régime, ont minimisé les risques.

Mamoudou Gazibo

La crise malienne, une conséquence directe

Mamoudou Gazibo l'affirme, on peut très clairement établir un lien direct entre la chute du régime libyen et la crise qui a divisé le Mali en 2012-2013. « Les rebelles touaregs qui avaient combattu avec Kadhafi n'ont eu d'autre choix, après sa chute, que de rentrer au pays. » Armés et rejoints ensuite par des islamistes, dont des membres du groupe al-Qaida au Maghreb islamique, ils ont pu prendre le contrôle d'une immense zone démilitarisée dans le nord du pays, jusqu'à l'entrée en guerre de la France et de plusieurs pays africains. D'après le politiste de l'UdeM, « s'il y avait eu une solution politique en Libye, comme le préconisait l'Union africaine, le sort de ces combattants aurait peut-être été décidé dans l'accord ».

D'autres pays ont été plus prudents. Ainsi, le Niger avait désarmé, parfois par la force, les Touaregs à leur retour au pays. Selon M. Gazibo, il y a eu, après la guerre civile libyenne, une « circulation d'armes incroyable ». L'armée libyenne était bien équipée et « les armes qui avaient été larguées pendant la guerre civile au profit des rebelles étaient tombées dans les mains d'on ne sait qui ».

« La chute du régime libyen a tout chamboulé »

Le professeur de science politique mentionne que la fin du régime kadhafiste et la guerre civile au Mali n'ont pas été sans répercussions pour l'Afrique de l'Ouest. Difficile en effet pour des pays à faibles ressources d'accueillir et d'intégrer ces populations touaregs ainsi que les réfugiés fuyant les guerres civiles voisines.

Il fait également remarquer que les politiques de sécurisation mises en place par les autorités pour prévenir les menaces terroristes ont changé la vie quotidienne des populations. « C'est un peu comme le 11 septembre 2001, qui a changé beaucoup de choses, par exemple dans les aéroports », signale-t-il. Il en a d'ailleurs lui-même fait l'expérience. « Je me suis rendu à Niamey [la capitale du Niger] il y a quelques mois. Je n'avais jamais vu la ville autant quadrillée par les forces de sécurité. Il y a des endroits où l'on ne peut même plus passer! » Ces mesures sont parfois critiquées par les figures de l'opposition. Pour ces gouvernements, il peut être difficile d'expliquer pourquoi ils choisissent d'investir dans l'armée et la police alors que tant d‘autres secteurs ont des besoins énormes. La présence occidentale sur le sol national en vue de sécuriser la région est également critiquée et nourrit paradoxalement des remous politiques préjudiciables à la stabilité. « Au Niger, nationalistes et opposants font de la présence militaire étrangère leur cheval de bataille et accusent les autorités en place de vendre le pays aux intérêts étrangers et de ne pas faire confiance à l'armée nationale », ajoute M. Gazibo.

La chute du régime libyen a « tout chamboulé à l'intérieur de ces pays, politiquement et économiquement, résume-t-il. Ce sont des effets dont on ne parle malheureusement pas beaucoup. »

Importante menace terroriste

Mamoudou Gazibo souligne que, pour pallier les manques en matière de sécurité et limiter les risques terroristes dans la région, les pays essaient de coordonner leurs actions. C'est le cas des « pays du Champ » (Algérie, Mauritanie, Mali et Niger), qui tentent de partager leurs renseignements et leurs moyens d'intervention.

Doit-on s'inquiéter pour les pays de cette zone d'Afrique de l'Ouest et redouter un nouveau Mali ? Mamoudou Gazibo répond par la négative. « Une rébellion qui prendrait de nouveau une partie du pays ? Je n'y crois pas. Le gros de la structure de ces mouvements a été démantelé et la présence multinationale dans la zone rend une occupation de l'ampleur de celle du Mali improbable. » Cependant, il est persuadé que la menace terroriste est bien une réalité dans la région. La vague d'attentats d'avril dernier qui a plongé le Nigeria dans le chaos et fait 200 morts semble lui donner raison.

Benjamin Augereau
Collaboration spéciale