Vive la révolution... assise!

  • Forum
  • Le 21 mai 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Un nombre significatif de jeunes sont engagés, mais, à l’heure de la Toile, plusieurs expriment leurs prises de position sur les réseaux sociaux. Et souvent, ils ne sont pas conscients de leur engagement. (Photo: iStockphoto)« Je ne suis pas féministe! » insiste un jeune homme qui dénonce presque quotidiennement, sur sa page Facebook, les écarts salariaux défavorisant les femmes.

 

Ce nouveau papa d'une petite fille ne manque pas une occasion de plaider pour la fin des discriminations et un meilleur équilibre hommes-femmes dans la société. « Je lui ai fait remarquer que tout, dans son discours, tendait à en faire un féministe, étiquette qu'il rejetait pourtant avec énergie », relate Sandra Rodriguez, chargée de cours au Département de sociologie de l'Université de Montréal, qui présentait au congrès de l'Acfas, la semaine dernière, une conférence sur l'engagement politique des jeunes.

Cet activiste-malgré-lui correspond assez bien à l'image de cette nouvelle génération d'hommes et de femmes âgés de 20 à 35 ans, largement technophiles et beaucoup plus engagés socialement qu'ils le pensent eux-mêmes. « Tous les jours, tout le temps, ils discutent d'enjeux, de solutions, dénoncent les injustices... Ils le font dans leur réseau virtuel, mais aussi en vis-à-vis et même quand ils consomment. Ils achètent du café équitable, des produits bios, non testés sur des animaux. »

Tous ne correspondent pas à ce modèle, bien sûr. Mais la sociologue (également documentariste) estime que la véritable révolution se déroule en partie là, dans l'univers virtuel. Une « révolution assise », pour reprendre l'expression de chercheurs américains qui évoquent le slacktivism. « C'est une expression assez juste même s'il y a quelque chose de paresseux dans cette formule. Au fond, on fait la révolution sans se salir les mains. Mais en même temps, cela n'empêche pas les jeunes de sortir dans la rue manifester, comme on l'a vu au cours du printemps de 2012. »

La chercheuse précise : leur mode d'action n'est pas un engagement inconscient. « Ils sont conscients de prendre des positions qui leur tiennent à cœur. Mais ils ne sont pas convaincus que ces gestes sont vraiment engagés. »

Ce phénomène de l'engagement des jeunes était l'objet de sa thèse déposée il y a quelques mois au Département de sociologie de l'UdeMontréal. En s'appuyant sur deux séries d'entretiens qualitatifs menés auprès de 137 jeunes adultes entre 2009 et 2012, elle a mis au jour de nouvelles pratiques d'affichage, d'échange et de relais. Tout cela « pour produire au quotidien des changements dans les modes d'agir, de percevoir et de penser ». Faire la révolution, en somme.

Sandra Rodriguez« C'est le propre des mouvements sociaux que de redéfinir les repères. Malheureusement, on est encore à tenter de comprendre le monde avec des théories datant des années 60 et 70 », mentionne-t-elle, frondeuse.

Dans la conclusion de sa conférence, elle a souhaité que s'amorcent des réflexions théoriques différentes sur la réalité des jeunes. « J'estime que le sens que ces jeunes donnent à l'engagement appelle une transformation des cadres et des modèles théoriques par lesquels analyser les codes symboliques propres à une nouvelle culture de l'engagement et de l' “agir” en société. »

Bref, les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas moins engagés que les générations précédentes; la forme de leur engagement s'est simplement transformée. Ont-ils un esprit de corps qui faisait la force des jeunes des années 60? « Au début de mon enquête sur le terrain, il y a trois ans, j'aurais répondu non à cette question. Aujourd'hui, je dis peut-être. »

L'individualisme continue en effet de caractériser les jeunes Occidentaux. Mais ils ne sont pas aussi cyniques qu'on les a décrits. Ils exprimeraient par exemple de la solidarité envers leurs prédécesseurs de la génération X. « Plusieurs reconnaissent que les X n'ont pas eu la vie facile. »

Sandra Rodriguez donnera cet été le cours Sociologie du Web et des réseaux sociaux, un cours qu'elle a proposé au Département de sociologie (il est cependant trop tard pour s'y inscrire!).

Elle poursuivra sa carrière de documentariste, accompagnant notamment son dernier film, Sur nos traces, dont les protagonistes sont d'ex-révolutionnaires de Bolivie qui retournent sur les lieux des soulèvements populaires. Parallèlement, bien entendu, à ses travaux de recherche. Pourquoi se contenter d'une seule vie?

Mathieu-Robert Sauvé