L'identité touristique du Québec et de l'Ontario s'est créée à travers le pare-brise

  • Forum
  • Le 2 juin 2014

  • Martin LaSalle

Automobiles en provenance des États-Unis sur le pont Peace, à Fort Erié (Ontario), à l’occasion de la fête du Travail en 1946.La Gaspésie, Charlevoix, les chutes du Niagara, la baie Georgienne... Ces destinations vacances offrent chacune des attraits différents, mais les représentations qu'elles évoquent aujourd'hui partagent une même historicité : à partir des années 20, on leur façonnera une identité pour attirer des touristes plus mobiles cherchant à faire des découvertes à travers le pare-brise!

 

C'est ce que met en lumière Maude-Emmanuelle Lambert dans sa thèse de doctorat1, qui porte sur la création des territoires touristiques du Québec et de l'Ontario à l'ère de l'automobile. Sous la direction de Michèle Dagenais, du Département d'histoire de l'Université de Montréal, Mme Lambert a analysé moult sources d'information publiées sur près de cinq décennies, soit de 1920 à 1967.

Des territoires à distinguer

Selon la diplômée de l'UdeM, les destinations touristiques du Québec et de l'Ontario sont le produit de différents regards posés et de gestes faits par les gouvernements de ces provinces, au début des années 20, afin d'attirer les touristes qui, à l'époque, étaient surtout portés par le goût de l'aventure.

Maude-Emmanuelle Lambert à bord d’une Buick 1929 (modèle 47 Sedan).Ayant des caractéristiques biogéophysiques similaires, les deux provinces vont élaborer des représentations touristiques culturellement différentes, notamment à travers les guides touristiques dont l'iconographie calque littéralement des peintures des artistes d'alors, dont Tom Thompson et les peintres membres du Groupe des sept en Ontario ou Horatio Walker, Clarence Gagnon et Cornelius Krieghoff au Québec.

Si l'automobile est toujours illustrée sur la couverture des guides québécois et ontariens, « l'Ontario se présente comme un territoire sauvage et récréatif, où les cervidés et le pin blanc sont omniprésents », indique Mme Lambert.

Le guide du Québec exploite quant à lui la figure de l'habitant de même que les marqueurs paysagers de la ruralité et de la culture canadienne-française : l'église, la maison canadienne, la croix de chemin, le four à pain extérieur et le moulin à vent. On présente l'habitant vaquant à ses occupations quotidiennes, conduisant un attelage de bœufs tandis que sa femme cuit son pain sur le bord de la route...

1945-1967 : essor du tourisme de destination

Le retour à la prospérité après la Deuxième Guerre mondiale entraîne un essor fulgurant de l'automobile. De 1947 à 1960, le nombre de véhicules immatriculés au pays passe de 1,3 à 4,1 millions.

S'ensuit une demande grandissante pour des destinations touristiques plus familiales, accessibles en auto. L'Ontario et le Québec créent des bureaux de publicité afin de prendre en charge l'organisation et la promotion touristiques. Parallèlement, ils procèdent à des travaux d'infrastructures majeurs, dont la construction d'un réseau d'autoroutes à deux voies, de même que d'aires de repos et de belvédères permettant d'observer les paysages.

Côté promotion, on verra poindre l'utilisation du film au Québec grâce aux documentaristes Herménégilde Lavoie et l'abbé Proulx, qui font l'éloge de la mobilité.

Et, dans les guides touristiques, l'image antimoderniste s'atténue peu à peu. L'État québécois s'affirme en substituant l'expression « Province de Québec » aux termes « Old World » ou « Old Quebec ». De même, la croix de chemin est remplacée par le fleurdelisé, le nouveau drapeau du Québec.

Puis, dans la version de 1950, l'habitant ne conduit plus une charrette : il est au volant d'un tracteur!

Les couvertures des guides touristiques de 1929, de 1935, puis de 1950, ce dernier affichant un titre en français et un fleurdelisé, qui a remplacé la croix de chemin.

Le rôle crucial de l'automobile

Dans sa thèse – qu'elle a l'intention de publier prochainement sous forme de livre –, Maude-Emmanuelle Lambert démontre à quel point l'automobile a joué un rôle crucial dans le développement touristique du Québec et de l'Ontario.

« La construction du territoire touristique repose sur une construction culturelle, qui a d'ailleurs culminé par un projet de valorisation de l'unité canadienne contenu dans les célébrations du centenaire du Canada, en 1967, soit le déploiement de la route des Pionniers, conclut-elle. Située le long du Saint-Laurent, cette route voulait marquer l'effacement des frontières politiques et identitaires entre le Québec et l'Ontario. »

Si cette route est moins fréquentée aujourd'hui, les touristes sont toujours très nombreux à parcourir le Québec et l'Ontario à bord de leur véhicule – malgré le coût de l'essence! – attirés qu'ils sont par les campagnes de promotion dont les stratégies ont des origines fort lointaines!

Martin LaSalle

1. Thèse de Maude-Emmanuelle Lambert, À travers le pare-brise : la création des territoires touristiques à l'ère de l'automobile, mars 2014.

 


En français, s'il vous plaît!

En 1932, le journaliste polémiste Olivar Asselin dénoncera la manie de traduire en anglais les noms d'origine française, entre autres dans les commerces et dans les lieux d'hébergement. Des campagnes d'éducation seront ainsi menées pour « résister au fléau de l'anglicisation ». L'Union des municipalités du Québec invitera même les villes à se franciser, en déplorant que « les platebandes de fleurs [...] souhaitent trop de WELCOME aux passants et pas assez de BIENVENUE ».