L'autoportrait de Paul-Émile Borduas, signe avant-coureur du manifeste Refus global

  • Forum
  • Le 3 juin 2014

  • Martin LaSalle

Borduas au début de sa carrièreJamais exposé du vivant de l'artiste, l'autoportrait de Paul-Émile Borduas constitue une affirmation à la fois de son identité et de son statut d'artiste. Il affiche ses racines pour se présenter seul devant l'inconnu, en défenseur de la libération culturelle du Québec.

 

C'est ce que soutient Elsa Pilet dans son mémoire de maîtrise intitulé L'autoportrait de Paul-Émile Borduas : mutation des statuts professionnel et intime de l'artiste1, rédigé sous la direction de Louise Vigneault, professeure au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal.

Après avoir analysé les œuvres de Borduas ainsi que ses écrits, dont le journal qu'il a tenu pendant son séjour en France de 1928 à 1930, Mme Pilet postule que l'autoportrait, qui n'est ni daté ni signé, a vraisemblablement été réalisé au retour du peintre au Québec, vers 1930.

À cette époque, le jeune homme est en quête d'une identité et d'un avenir. Il vit une période trouble tandis que le Québec est frappé par la crise économique mondiale qui a suivi le krach de 1929.

« Borduas produit alors un tableau où il se représente dans son propre combat, inquiet et s'interrogeant sur l'avenir, vêtu d'un costume non classique qui renforce la construction d'un début de rébellion », évoque-t-elle.

Dans son autoportrait, Paul-Émile Borduas s’est donné des traits légèrement différents de ceux de son visage: en examinant un cliché de l’époque à laquelle il a peint son tableau, Elsa Pilet a remarqué que l’artiste présentait un front plus large et des oreilles plus décollées que ceux représentés sur la toile. Il a ainsi structuré son visage de façon idéalisée. (Photo: MBAC 15780, Borduas, Paul-Émile, Autoportrait, circa 1928)

Les influences
de ses maîtres

Après avoir travaillé pour le décorateur d'églises Ozias Leduc, qui fut son maître dans les années 20, Paul-Émile Borduas devient diplômé de l'École des beaux-arts de Montréal en 1928. Il part ensuite étudier à l'Atelier des arts sacrés, à Paris.

« Cette expérience bouleverse Borduas intellectuellement, explique Elsa Pilet. Il subit un choc culturel au contact de la peinture contemporaine et se retrouve écartelé entre son attirance pour les courants artistiques venus de l'étranger et son attachement à son pays. »

Sans emploi à son retour au Québec, il aurait peint son autoportrait pour démontrer ses compétences et forger son identité professionnelle.

« Il y consigne ainsi les influences venues de France, dont l'impressionnisme, représenté ici par Renoir, et le fauvisme, associé à Matisse, mentionne Mme Pilet. On y décèle aussi les échos de Picasso et Gauguin, notamment par l'utilisation du motif du masque et de la synthèse de la perspective. »

Le motif du masque, révélateur du moi

En peinture, le motif du masque est un artifice par lequel l'artiste révèle la vie intérieure du modèle en animant le regard.

Dans le portrait de Borduas, les yeux braqués sur le spectateur permettent à l'artiste de s'affirmer comme le créateur du tableau et d'ouvrir un échange avec celui qui regarde.

« Par une pupille dilatée et un regard fixe, il entre directement en contact avec le spectateur et lui fait part de sa méditation et de ses interrogations, le forçant à devenir acteur de l'introspection », fait remarquer Elsa Pilet.

Selon elle, Borduas tente ainsi d'instaurer « un dialogue avec son moi pour réfléchir sur la marche à suivre et mener à bien la transformation de la société : il prend conscience du rôle qu'il peut assumer dans le monde artistique. »

Citant le sociologue Jean-Philippe Warren, elle ajoute que Borduas donne ainsi « l'impression de servir non pas l'art par son pays, mais son pays par l'art ».

De l'autoportrait à Refus global

C'est donc au cours d'une période d'effervescence intellectuelle, de débats et de créations que Paul-Émile Borduas produit son autoportrait.

S'en est suivie une évolution artistique qui a fait de lui le fondateur du groupe des Automatistes puis, en 1948, l'auteur principal du manifeste Refus global, qui appelait à la libération vis-à-vis du clergé et de l'État conservateur de Maurice Duplessis. Cette fronde lui vaudra, entre autres, d'être démis de son emploi de professeur à l'École du meuble.

« L'autoportrait reflète les prémices d'une rébellion individuelle qui prendra de l'importance quelques années plus tard, conclut Esla Pilet. La mutation professionnelle de Borduas n'était pas encore terminée dans son autoportrait, mais l'œuvre semble rester le point d'ancrage de cette initiative. »

Martin LaSalle


 

Borduas, une révélation pour Elsa Pilet

Elsa PiletVenue à l'UdeM grâce à un programme d'échange d'étudiants en 2011, Elsa Pilet a découvert Paul-Émile Borduas à travers de nombreuses œuvres et lectures. Intriguée par le peu d'écrits traitant de l'existence de son autoportrait, elle a décidé d'en faire l'objet de recherche de sa maîtrise.

« J'ai voulu sortir cette toile de l'oubli », indique Mme Pilet, qui a pu prendre le tableau dans ses mains au cours d'une visite dans les réserves du Musée des beaux-arts du Canada.

« J'ai été étonnée par la petite taille du tableau [22 centimètres sur 16 centimètres], mais réellement surprise par la vivacité des couleurs. Je pouvais voir les traces de pinceau, peu épaisses d'ailleurs, et j'ai regardé l'objet sous toutes ses coutures. Ce fut une émotion merveilleuse et forte », relate celle qui est maintenant stagiaire à la galerie d'art contemporain Joël Knafo Art Gallery, à Paris.

M.L.

1. Elsa Pilet, L'autoportrait de Paul-Émile Borduas : mutation des statuts professionnel et intime de l'artiste, Papyrus, mars 2014.