La moissonneuse des récits mobiles démarre

  • Forum
  • Le 25 août 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Simon Harel, à gauche, et son coordonnateur de recherche, Frédéric Dallaire, sillonneront la ville au volant de leur camionnette Mercedes pour recueillir les récits qui ne sont habituellement pas entendus dans le milieu universitaire.Des séminaires de doctorat sous l'échangeur Turcot, des sans-abris invités à raconter leur quotidien aux abords du square Viger, des chauffeurs de taxi interrogés entre deux courses au centre-ville de Montréal : ce sont là certaines des activités qui attendent les étudiants et chercheurs de l'Université de Montréal intéressés par la réalité urbaine postmoderne.

 

Leur conducteur: Simon Harel, directeur du Département de littérature comparée, professeur et chercheur interdisciplinaire.

«J'ai toujours pensé que les universitaires devaient sortir de leur tour; voilà l'occasion de démontrer la pertinence de cet énoncé», soutient l'homme aux mille projets qui peut enfin mettre la clé de contact dans la «Harelmobile».

C'est grâce à une subvention de la Fondation canadienne pour l'innovation que le chercheur a pu se procurer la camionnette usagée (à peine; elle aurait servi à transporter vers leur hôtel les pilotes de formule 1 et leur suite accueillis à l'aéroport Montréal-Trudeau). Les idées de projets de recherche, depuis, se multiplient.

«Nous voulions un véhicule assez spacieux pour répondre à nos besoins et capable d'accueillir plusieurs personnes debout.» Mais il restait encore beaucoup à faire. L'espace devait abriter un plateau de tournage, un studio de montage et une salle de réunion, rien de moins. C'est un garage de Terrebonne qui a obtenu le contrat d'aménagement intérieur. «Il n'avait jamais reçu une telle commande, mais il a très bien satisfait nos attentes», relate M. Harel au moment d'offrir une visite guidée à l'équipe de Forum -- d'ailleurs, le vidéaste Bruno Girard a suivi les étapes de la démarche universitaire singulière et diffusera un clip à ce sujet ces jours-ci.

La visite est convaincante. Une odeur de neuf se dégage du mobilier, étincelant. On trouve même un four à micro-ondes, qui permettra aux équipes de se sustenter sans avoir à quitter le laboratoire. L'espace, accueillant, rappelle davantage le bureau de travail que le salon roulant des «véhicules récréatifs» conduits par des retraités fortunés sur les routes d'Amérique. À l'arrêt, une toile se déploie sur les côtés afin d'élargir l'aire de travail et l'on peut disposer quelques chaises à l'abri de cette marquise. La camionnette est munie d'un dispositif électrique qui permet d'alimenter l'éclairage et les appareils électroniques.

Sauver le patrimoine errant

La ville, pour Simon Harel, est un lieu de réalité sociale délaissé par les intellectuels. Chauffeurs de taxi, musiciens du métro et itinérants transportent avec eux des récits de vie qui disparaissent trop souvent sans laisser de traces. C'est pour sauver ce patrimoine errant (le «soi mobile») que Simon Harel a imaginé ces safaris nouveau genre. «Ces récits méritent d'être mis en valeur et il faut faire preuve de créativité pour les recueillir», affirme-t-il.

Le soi mobile est une «forme d'expression qui pourrait devenir une nouvelle clé de lecture de notre époque», indiquait M. Harel dans la description de son projet de recherche. Avec deux milliards d'internautes et cinq milliards d'abonnés à la téléphonie mobile, l'humanité est constamment en déplacement et cette mobilité influence les nouvelles identités. «Le récit du soi mobile – concept que j'ai créé pour désigner les récits de soi et d'espace du sujet en mouvement – est, dans son nouveau contexte médiatique, une création locale, diffusée mondialement en temps réel, une production géoréférencée, souvent éphémère, qui dépasse le champ formel de la littérature pour devenir le pivot des échanges sociaux et économiques de notre ère communicationnelle globale», écrit le professeur.

«Rencontrer, c'est situer le présent», reprend le professeur en refermant les portières du véhicule. Il mentionne que des groupes ethniques immigrés depuis plusieurs générations échappent encore aux sociologues et anthropologues de la ville. Si l'on ne se déplace pas dans les quartiers où ils résident, leur réalité continuera de nous échapper dans son essence.

Sur les activités de recherche du laboratoire pourront se greffer des actes de création. Pourquoi pas un artiste en résidence ou un poète qui accompagnerait les équipes dans le but d'alimenter sa propre œuvre?

À quand le grand départ? Dès qu'on aura mis la dernière main aux programmes de recherche en établissant les échéanciers et les itinéraires.

Mathieu-Robert Sauvé