Armes à feu : la politique de la division

  • Forum
  • Le 2 septembre 2014

  • Dominique Nancy

Le gouvernement conservateur annonçait cet été qu'il veut éliminer les contrôles provinciaux, simplifier la question des permis et permettre la vente de deux types de fusils d'assault (image : iStock)Depuis 1977, le Parti libéral du Canada a adopté trois projets de lois (C-51 en 1977, C-17 en 1991 et C-68 en 1995) afin d'augmenter le contrôle des armes à feu. Avec l'arrivée au pouvoir de Stephen Harper en 2006, la donne a changé.

 

Après avoir aboli le registre des armes longues, le gouvernement conservateur annonçait cet été qu'il veut éliminer les contrôles provinciaux, simplifier la question des permis et permettre la vente de deux types de fusils d'assaut. Ces déréglementations vont à contre-courant de ce qui se fait depuis les 30 dernières années au Canada.

 

À partir d'un recensement de 398 discours, en faveur et contre le démantèlement du registre, prononcés entre mai 2009 et mai 2011 par divers intervenants au pays (partis politiques, groupes d'intérêts, particuliers), Julie Groleau a entrepris de mieux comprendre les pratiques discursives associées à une stratégie de wedge politics, ce qui n'avait jamais été fait dans le contexte canadien. « J'ai exploré d'un point de vue communicationnel la dynamique rhétorique à l'échelle nationale entre les différents acteurs du débat public entourant le projet de loi C-391, qui visait l'abrogation du registre des armes d'épaule », précise-t-elle. L'étudiante en a fait l'objet d'étude son mémoire de maîtrise, déposé au Département de communication de l'Université de Montréal.

L'expression wedge politics fait référence à des pratiques de communication qui nourrissent le débat sur un enjeu controversé ayant le potentiel d'ébranler l'adversaire et de semer la division au sein des formations politiques adverses, souligne la jeune femme. « Cette stratégie vise à consolider la base électorale du parti qui l'a élaborée et à renforcer son programme dans le but de conquérir les électeurs indécis convoités. »

C'est ce qui semble s'être produit dans le débat sur le registre des armes à feu. Et M. Harper n'a pas raté sa cible. En témoigne le nombre de circonscriptions qui ont changé leur fusil d'épaule aux élections du 2 mai 2011. « Des 20 circonscriptions représentées par des députés libéraux ou des néo-démocrates qui avaient été ciblées par le Parti conservateur et qui avaient voté pour l'abolition du registre lors du second vote sur le projet de loi C-391, sept sont passées aux mains des conservateurs », affirme Julie Groleau.

Diviser pour mieux régner

Mme Groleau a choisi d'étudier cette problématique après avoir pris connaissance d'un texte du journaliste Alec Castonguay qui soulevait la tendance de ce qu'il nomme « politique de la division » du gouvernement au pouvoir. « Stephen Harper a fait de la controverse son arme de prédilection, maniant l'art de la division avec la précision d'un chirurgien », peut-on lire dans l'article intitulé « Comment la droite s'organise » paru en mai 2010 dans Le Devoir.

Julie GroleauLes résultats de sa recherche menée sous la direction de la professeure Chantal Benoit-Barné ont permis de décrire 10 pratiques employées par les intervenants du débat. Julie Groleau relève ainsi l'utilisation de l'appel à l'action, le scapegoating (que la chercheuse définit comme le fait de cibler un groupe ou un individu et de l'utiliser à titre de bouc émissaire), le ciblage, la personnalisation du débat, le blâme, la dérision, l'attribution d'intentions malveillantes, la menace de représailles de la part des électeurs, l'exploitation des clivages et le contraste.

Selon Julie Groleau, ces pratiques rhétoriques peuvent contribuer à l'atteinte des objectifs d'une stratégie de la division. Mais, relativement à l'effet qu'aurait eu l'emploi d'une telle stratégie sur les résultats de l'élection générale du 2 mai 2011, elle ne peut se prononcer. « Une chose est sûre, dit-elle. Dans le débat sur le registre des armes à feu, le camp conservateur a eu recours à une stratégie dont l'objectif était de diviser les troupes adverses, plus précisément le Nouveau Parti démocratique et, dans une moindre mesure, le Parti libéral. »

En entrevue, la chercheuse rappelle que cette tactique peut être à double tranchant. « C'est risqué lorsqu'il y a plus d'un adversaire, signale-t-elle. Dans les systèmes à partis multiples, comme au Canada, il faut bien connaître les humeurs des électeurs. Ceux-ci peuvent toujours se tourner vers un tiers parti. » Cette stratégie nécessite donc une longue préparation, des ressources humaines et des bases de données précises qui permettent d'être bien informé de l'opinion des électeurs ciblés.

Avec les bases de données qu'alimente minutieusement l'équipe du premier ministre, il n'est plus nécessaire de plaire au plus grand nombre possible d'électeurs. « Il suffit de cibler et de solliciter uniquement les électeurs dont on a besoin pour prendre le pouvoir, note Mme Groleau. On mise sur la fragmentation de l'électorat plutôt que sur la mobilisation de l'opinion publique. De cette façon, il est possible de satisfaire les intérêts de petits groupes sans pour autant en faire un enjeu national. »

Dominique Nancy