Les actes de violence au travail laissent de profondes traces

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  • Le 2 septembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

La violence en milieu de travail doit être déclarée pour faciliter l'implantation et le maintien de politiques appropriées (image : iStock)En mars 2013, une intervention policière à Kuujjuaq tourne mal et l'agent Steve Déry reçoit un coup de feu mortel. Son collègue est touché à l'épaule et un suspect est retrouvé mort.

 

Le cours tragique qu'ont pris les évènements n'est pas courant dans la carrière d'un policier, mais n'est pas exceptionnel non plus. Selon Statistique Canada, il y aurait plus de deux policiers tués par an au pays.

La violence en milieu de travail préoccupe la Commission de la santé et de la sécurité du travail du Québec, qui voit les coûts d'indemnisation liés aux actes de violence croître d'année en année. La mort et les blessures ne sont pas les seules formes de violence à pouvoir marquer les travailleurs. Des menaces peuvent provoquer des difficultés de concentration, des troubles du sommeil et de l'irritabilité. Dans certains cas, la dépression, voire des idées suicidaires surgiront après des actes violents. Les conséquences professionnelles sont majeures : congés de maladie, épuisement professionnel, démissions.

« Les actes de violence grave au travail laissent des traces tangibles chez les survivants et l'entourage des victimes, mais on peut prévenir leurs effets », commente le professeur-chercheur de l'École de criminologie de l'Université de Montréal Stéphane Guay, qui a entrepris en 2012 la plus vaste recherche menée sur ce sujet au Canada. À la tête d'une équipe de 10 chercheurs nommée VISAGE (www.equipevisage.ca) qui viennent de quatre universités québécoises, le spécialiste souhaite améliorer la prise en charge des travailleurs avant et après un acte de violence grave. Il espère également cerner les besoins particuliers des hommes et des femmes dans ce processus.

L'équipe vient de lancer un outil de prévention qui s'appuie sur les résultats des deux premières années de la recherche. Cet outil, diffusé sur Internet, permettra de sensibiliser les travailleurs à la violence au travail. On y résume les grands enjeux du problème et l'on déconstruit quelques mythes. Par exemple, il est faux de croire qu'un travailleur est « payé pour subir la violence ».

« Il est important de mettre fin au tabou entourant la divulgation des actes de violence en milieu de travail, souligne le chercheur. Parler de cas vécus ou dont on a été témoin permet de mieux faire face à la réalité. On arrive, avec des traitements appropriés, à diminuer les effets de ces situations. Les répercussions du stress post-traumatique, la fréquence de ces actes et leur gravité peuvent être atténuées. »

« En parler va me nuire »

Un sondage effectué par son équipe en 2012 auprès de 2889 travailleurs a permis de préciser l'incidence d'actes violents (voies de fait, blessures et menaces de mort) dans trois catégories professionnelles : les agents de la paix, les chauffeurs d'autobus et le personnel infirmier. Globalement, les deux tiers des répondants (67 %) ont déclaré avoir été victimes ou témoins de tels actes durant les 12 mois précédant l'enquête. Cette proportion grimpe à 80 % chez les agents de la paix ou les chauffeurs d'autobus. Les homicides sont très médiatisés, mais ils ne représentent que la pointe de l'iceberg. La violence au quotidien, c'est « un patient qui insulte sa soignante et lui crache dessus parce qu'il ne veut pas prendre son traitement; un client qui frappe un chauffeur d'autobus, car ce dernier lui demande de payer son titre de transport; un automobiliste qui intimide physiquement un policier, car ce dernier lui demande le certificat d'immatriculation de son véhicule », peut-on lire sur le site www.violenceautravail.ca.

Stéphane GuayEncore trop de gens craignent que leur témoignage, à la suite d'un acte violent, nuise à leur carrière, déplore Stéphane Guay. « De 20 à 25 % des répondants faisaient part de leurs réserves à ce sujet et préféraient taire les évènements violents auxquels ils avaient été confrontés. Il faut changer cette perception. »

La majorité des victimes et témoins de tels actes ont tout de même choisi d'en informer leur entourage. Les femmes le faisaient dans une proportion plus grande que les hommes. De 28 à 57 % des sujets ont choisi de « se tenir occupés pour se changer les idées et éviter d'y penser ».

La recherche, financée par les Instituts de recherche en santé du Canada à raison de 1,4 M$ sur cinq ans, met à contribution les employés et les gestionnaires. « La demande émane des comités paritaires des trois groupes concernés, soit les secteurs des affaires municipales, des affaires provinciales et des affaires sociales de l'Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail. En d'autres termes, syndicats et patronat veulent travailler ensemble pour trouver des solutions. »

Formation déficiente

Depuis les 20 dernières années, Stéphane Guay se spécialise dans l'étude de la prise en charge des victimes d'actes de violence grave, principalement en milieu de travail, et des individus souffrant de stress post-traumatique à la suite de divers types d'évènements. Titulaire d'un doctorat en psychologie clinique, il note que de nombreux travailleurs découvrent « sur le tas » les aléas de la violence. « Plusieurs ne sont pas préparés à ça. Je pense aux infirmières qui se retrouvent dans l'aile psychiatrique d'un hôpital. Certaines se font agresser par des patients en crise. »

Des employeurs offrent la possibilité aux travailleurs de se former sur les lieux de travail. D'une durée de quatre jours, la formation OMEGA, par exemple, amène les employés du secteur de la santé et des services sociaux à diminuer l'incidence de la violence, voire sa gravité. Cette formation, que l'équipe a étudiée, donne d'excellents résultats chez les employés en matière de prévention. Les chauffeurs d'autobus, très souvent victimes ou témoins d'agressions, peuvent suivre une formation similaire et adaptée à leur réalité.

« La nature même des emplois fait en sorte que les besoins diffèrent. Le personnel hospitalier travaille très souvent en équipe, ce qui crée une dynamique particulière. Les chauffeurs d'autobus, par comparaison, sont seuls au volant. »

L'équipe du professeur Guay a concentré ses énergies sur trois groupes professionnels, mais cela ne veut pas dire que la violence n'a pas cours dans d'autres métiers. Ainsi, les centres jeunesse sont aux prises avec un fort roulement de personnel et la violence pourrait être en cause. Les chauffeurs de taxi sont aussi concernés par le phénomène.

L'outil Web lancé la semaine dernière est à leur disposition, signale le chercheur. « Nous pensons que le nombre de travailleurs susceptibles d'être touchés par le phénomène dépasse le million au Québec. »

Prochaine étape : en faire une version anglaise dans le but d'élargir la population cible à l'ensemble du Canada.

Mathieu-Robert Sauvé


Extraits du site La violence au travail : êtes-vous sensibilisés?

Les femmes sont plus affectées par la violence que les hommes

Plusieurs recherches traitant des conséquences associées à la victimisation montrent que le risque de développer un état de stress post-traumatique à la suite d'un acte de violence serait deux fois plus élevé chez les femmes que chez les hommes.

Toutefois, les mêmes études montrent que les femmes composent mieux avec ces conséquences. En effet, les femmes vont avoir tendance à donner un sens à l'agression vécue et à aller chercher de l'aide. Les hommes quant à eux ont tendance à se remettre en question. Les pressions sociales exigent souvent qu'ils soient forts devant la violence. Être affecté signifie donc qu'ils n'ont pas été suffisamment solides face à l'agression, ce qui engendre alors une diminution de la confiance en soi. De ce fait, les hommes vivent seuls leurs conséquences plutôt que de solliciter de l'aide.

Des conséquences sérieuses

La violence au travail peut engendrer des conséquences psychologiques telles que...

     

  • des flashbacks
  • des cauchemars
  • de l'évitement
  • une perte d'intérêt
  • un sentiment de culpabilité
  • de l'irritabilité
  • des troubles du sommeil
  • de l'hypervigilance
  • des difficultés de concentration
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Les plus exposés

Les personnes qui sont le plus à risque de vivre de la violence au travail sont celles qui...

     

  • travaillent avec le public
  • manipulent de l'argent, des objets précieux, des médicaments d'ordonnance
  • accomplissent des tâches d'inspection
  • offrent des services, des soins, des conseils
  • s'occupent de personnes instables ou changeantes
  • travaillent seules ou en petits groupes
  • travaillent à l'extérieur du lieu de travail traditionnel
  • ont un lieu de travail mobile
  • travaillent durant des périodes de changements organisationnels intenses
  • sont au travail tard en soirée ou tôt le matin
  • travaillent à des moments stressants de la semaine, du mois ou de l'année
  • accomplissent des activités qui peuvent augmenter le niveau de stress
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