Qu'est-ce qu'un autochtone?

  • Forum
  • Le 2 septembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Selon le dictionnaire Larousse, un autochtone est un individu « originaire du pays qu'il habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays ». Dans la réalité canadienne, c'est beaucoup plus compliqué.

 

La Loi constitutionnelle de 1982 reconnaît l'existence de trois peuples autochtones : les Indiens d'Amérique du Nord, les Métis et les Inuits. Qui sont-ils? Où vivent-ils? Combien sont-ils? Impossible de le dire avec précision, car les catégories administratives et les définitions officielles à ce sujet sont « contradictoires et truffées d'ambiguïtés », selon Yves-Emmanuel Massé-François, qui met la dernière main à un mémoire de maîtrise à ce sujet au Département de sociologie de l'Université de Montréal.

Le recensement de la population canadienne et l'Enquête auprès des peuples autochtones de 2006 incluent dans leurs questionnaires des énoncés propres aux Autochtones. Quatre critères sont proposés : l'ascendance, l'identité, le statut légal autochtone et l'appartenance à une Première Nation ou à une bande reconnue. À l'intérieur des catégories Ascendance et Identité, les répondants doivent préciser s'ils sont indiens, métis ou inuits.

Mais, lorsque l'on compare les réponses de mêmes personnes aux deux enquêtes, le caractère ambigu et contradictoire des définitions et catégories officielles émerge. « Une personne peut se dire d'ascendance métisse et d'identité indienne par exemple », illustre l'étudiant.

À l'aide d'analyses statistiques, il a été en mesure de produire des patrons de réponses. Il en a répertorié plus de 1400. Malgré cette profusion, il y aurait encore des lacunes. Ainsi, un répondant déclarant une identité indienne au recensement ne peut pas être un « Noir ». « Et curieusement, un Noir peut se déclarer “arabe” dans le même questionnaire », ajoute-t-il.

L'origine de cette confusion remonte à l'époque coloniale. « À ce moment-là, l'administration, souhaitant accumuler des informations sur les groupes locaux, donnent de nouveaux noms aux habitants des territoires colonisés afin de rendre plus simple le travail des agents coloniaux. » « Indien » et « Sauvage » font partie de ces nouvelles appellations. En 1901 apparaît pour la première fois dans le recensement la triade Indien, Métis (half-breed) et Inuit (« Esquimau »). Dès lors, certains groupes autochtones « accueillent les agents du recensement avec méfiance ».

Le chercheur, qui a conçu et élaboré son projet sous la direction de Claire Durand, professeure titulaire au Département de sociologie, n'a pas de solution simple à proposer. « Mon rôle consiste à analyser la situation afin de relever les incohérences. Si c'était à refaire, je crois qu'il faudrait éviter l'utilisation de la classification juridique dans les recensements. Il faudrait plutôt concevoir des outils de mesure plus sophistiqués et non réutiliser des artéfacts coloniaux. »

Dans la conclusion d'une conférence prononcée au début de l'année sur la question, le chercheur parle d'une « tradition épistémologique fissurée » et évoque des problèmes de validité et de fiabilité des indicateurs concernant les statistiques des peuples autochtones du Canada. Le tout ébranle la notion même d'ethnicité. « Ce qu'on appelle “ethnicité”, ou dans le cas qui nous concerne “autochtonie”, doit d'abord être compris comme un processus et non comme une sorte d'essence qu'on peut encapsuler dans une catégorie ». En effet, un groupe ethnique est toujours en transformation.

« Si l'on faisait l'exercice avec d'autres groupes ethniques, je ne serais pas surpris de trouver des contresens similaires, mentionne Yves-Emmanuel Massé-François. Peut-être devrions-nous abandonner les références aux ancêtres dans les recensements. »

Mathieu-Robert Sauvé