Tu fumes ou tu vapotes??

  • Forum
  • Le 8 septembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les produits dégagés par la cigarette électronique sont encore méconnus, mais plusieurs estiment que cette cigarette est moins nocive que la traditionnelle.La cigarette électronique peut-elle contrer les méfaits du tabagisme? « Manifestement, la vapeur qui se dégage de ce dispositif est moins nocive que la fumée d'une cigarette », explique Mathieu Valcke, professeur adjoint de clinique au Département de santé environnementale et santé au travail de l'Université de Montréal.

 

Mais la cigarette électronique soulève plusieurs questions. On ne connaît pas précisément la composition des gaz inhalés, par exemple, et l'État n'a pas encore clairement encadré la commercialisation du produit, sauf pour interdire la nicotine dans les capsules de recharge.

Fumer une cigarette, rappelle le toxicologue, c'est s'exposer à plus de 4000 produits dont une soixantaine sont cancérogènes. La combustion du tabac, en effet, transporte dans le système respiratoire des gaz chargés de toluène, d'arsenic, de plomb, d'ammoniac, de butane, de cadmium, de monoxyde de carbone, de benzène et de formaldéhyde pour ne nommer que ceux-là. Les conséquences du tabac sur la santé sont documentées par des milliers d'études.

La cigarette électronique, dont l'usage pourrait supplanter la traditionnelle d'ici 10 ans, a été inventée en Chine en 2003 et n'a fait l'objet d'aucune étude à long terme. Le propylèneglycol, principal ingrédient du liquide chauffé produisant l'aérosol, serait inoffensif pour les voies respiratoires à court terme. Outre la vapeur d'eau, la « fumée » qui sort de l'appareil contient des solvants et des produits potentiellement cancérogènes, mais en quantité beaucoup plus faible que dans la fumée de cigarette.

Mathieu ValckeTitulaire d'un doctorat en santé publique, M. Valcke est rattaché à l'Institut national de santé publique du Québec, où il mène des travaux sur l'exposition aux pesticides, les contaminants et l'élaboration des normes gouvernementales. À l'UdeM, il donne le cours Gestion des risques en santé environnementale à la maîtrise en santé environnementale et santé au travail.

Comme toxicologue expert, il a été consulté par l'équipe scientifique qui a publié le document La cigarette électronique : état de la situation, paru en 2013. Bien que la vente de cigarettes électroniques avec nicotine ne soit pas autorisée par Santé Canada, mentionne-t-on, le dispositif sans nicotine est en vente libre. « Les Québécois de tout âge peuvent s'en procurer dans des commerces de détail et en faire usage. » Mais des « questionnements et préoccupations sont soulevés en lien avec ce dispositif électronique “tendance” », indique-t-on.

Médecins pour la nicotine

Le cardiologue Martin Juneau, professeur de clinique à l'Université, est engagé dans une lutte à finir contre le tabagisme. Le directeur de l'équipe de cessation tabagique de l'Institut de cardiologie de Montréal pense qu'il faut permettre au plus vite l'usage de la cigarette électronique avec nicotine. Convaincu que le dispositif est moins nocif que le tabac, il n'a pas hésité à la suggérer à ses patients incapables de se départir de leur mauvaise habitude. Le succès a été spectaculaire. Un cardiologue prêt à prendre publiquement position pour... la nicotine.

« Pour moi, c'est un très bon moyen de lutter contre les méfaits du tabagisme, disait-il à un journaliste de l'émission scientifique Découverte, à Radio-Canada, en décembre dernier. Pas parfait, mais indiqué compte tenu des dangers reconnus de la cigarette. »

Avec d'autres professionnels de la santé, il s'est adressé à la ministre fédérale de la Santé Rona Ambrose pour lui demander d'autoriser le plus rapidement possible la nicotine dans le marché canadien de la cigarette électronique. Dans une lettre ouverte publiée dans The Gazette le 19 mars dernier, le groupe de spécialistes implorait la ministre de prendre une décision sans tarder. « Bien que certains produits chimiques toxiques soient détectés dans la vapeur dégagée par les cigarettes électroniques, leurs concentrations sont minimes en comparaison de celles qu'on retrouve dans la fumée de tabac », pouvait-on lire.

Le 5 septembre, le Dr Juneau et ses collègues récidivaient dans La Presse en adressant cette fois leur demande à la ministre déléguée à la Santé publique du Québec, Lucie Charlebois. « Le statu quo actuel interdisant la vente de cigarettes électroniques avec nicotine, même si elle est tolérée, est insensé, car ces dispositifs pourraient réduire les ravages causés par le tabac », écrivent les médecins. La « nouvelle technologie » peut selon eux offrir « une alternative moins nocive aux fumeurs ».

Cela dit, les produits émis par le dispositif électronique sont encore méconnus. Suzanne Bisaillon, chercheuse au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations, chargée de cours à Polytechnique Montréal et conférencière en gestion des risques à l'École de santé publique de l'Université de Montréal, souligne que le diacétyle est ici en cause. Ce produit, dont elle a étudié les effets dans le beurre artificiel servant à aromatiser le maïs soufflé, aurait une action délétère tant chez les modèles animaux que chez les êtres humains. On rapporte même des morts associées à ce gaz chez les ouvriers dans des usines de transformation. Il s'agit toutefois de doses beaucoup plus élevées que celles pouvant découler de l'exposition à la vapeur de cigarette électronique.

« Tout est question de gestion de risques, reprend Mathieu Valcke. Attendre que des études épidémiologiques confirment l'innocuité du dispositif apparaît irréaliste, car on parle dans ce cas de conséquences à long terme, sur de grandes populations de consommateurs. Ainsi, il serait pertinent dès à présent de favoriser un meilleur encadrement légal du secteur, surtout quant à la vente aux mineurs. »

En d'autres termes, la présence en soi de produits chimiques dans les cigarettes électroniques ne devrait pas inquiéter outre mesure les utilisateurs. «?es produits chimiques, on y est exposés tous les jours dans notre vie. Il faut demeurer vigilants, mais leur usage normal permet généralement d'atteindre des niveaux de risque négligeables pour la santé humaine?, lance le toxicologue.

Outil de sevrage ou incitation?

Il ne faut pas pour autant penser que l'affaire est réglée. Il faudra entreprendre d'autres études en vue de confirmer l'efficacité du produit pour cesser de fumer, laisse savoir M. Valcke. La cigarette électronique pourrait avoir un effet inverse. « Une étude du Center for Disease Control and Prevention des États-Unis révèle qu'un grand nombre de jeunes s'intéressent à la cigarette électronique parce que c'est à la mode. Ces gens-là, dont de nombreux non-fumeurs, prendront-ils l'habitude de la cigarette? Il semble que ce risque soit bien présent, d'après cette étude. La cigarette électronique deviendrait une incitation à fumer. Le contraire de l'effet souhaité », conclut-il.

Mathieu-Robert Sauvé