Jouer n'est plus un jeu d'enfant!

  • Forum
  • Le 9 septembre 2014

  • Dominique Nancy

Qu’on joue au soccer, à la marelle ou à des jeux électroniques, le jeu libre et spontané est bon pour la santé. (Photo : iStock)Une sculpture d'art moderne au centre-ville. Pour une fillette de 10 ans, c'est l'espace de jeu idéal! Elle aime y grimper à toute vitesse. Le jeu ne se trouve pas toujours là où on l'attend.

 

C'est entre autres ce que Katherine Frohlich et Stéphanie Alexander, du Département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal ont constaté au terme d'une recherche menée auprès de 25 enfants de 7 à 11 ans de la région montréalaise qui ont photographié leurs jeux préférés.

« Le jeu, c'est une activité qui amène du plaisir et qui n'a pas de but », disent les jeunes qui ont été invités à discuter de leurs loisirs. Leurs réponses ont illustré l'importante diversité des jeux qui intéressent les enfants tout en établissant un parallèle avec leurs émotions. Pour eux, il s'agit d'une activité qui vise à s'amuser, seul ou avec des amis, et qui représente « une occasion de vivre de l'excitation ou du plaisir, mais aussi de combattre l'ennui, la tristesse, la peur ou la solitude ».

On est loin de la vision des autorités de santé publique, qui font de l'activité physique une priorité, indique la professeure Katherine Frohlich. « En misant strictement sur cet aspect, on met de côté plusieurs facettes du jeu qui sont bénéfiques pour la santé émotive et sociale des jeunes. »

Pour Mme Frohlich et la finissante du doctorat en santé publique, le jeu est trop souvent instrumentalisé par les organismes de santé. On ne rigole pas. « C'est un moyen d'atteindre différents objectifs, par exemple améliorer la santé physique ou accroître les aptitudes cognitives et sociales. Évidemment, on doit veiller au développement des jeunes et contrer l'obésité. Mais, pour y arriver, doit-on dénaturer le jeu? » s'interrogent les chercheuses.

Dans leur étude, quatre dimensions du jeu des enfants d'âge préscolaire ont été mises en évidence : le jeu est un but en soi (ils jouent pour s'amuser, pas pour faire de l'exercice ou développer leurs habiletés mentales et sociales), jouer n'implique pas nécessairement un jeu actif (plusieurs apprécient aussi les jeux plus sédentaires), la complexité des horaires consacrés au jeu (les enfants ont peu de temps pour jouer librement) et le risque comme élément agréable du jeu (cela fait partie du jeu que de prendre des risques raisonnables).

Des clichés qui parlent

Qu'on joue au soccer, à la marelle ou à des jeux électroniques, le jeu libre et spontané est bon pour la santé, selon Katherine Frohlich et Stéphanie Alexander. Considérant une définition plus large du concept de santé, qui englobe également le bien-être émotionnel et social, les chercheuses rappellent que le jeu est si essentiel au développement de l'être humain que les Nations unies en ont fait l'un des droits de l'enfant.

Katherine Frohlich et Stéphanie Alexander« Malgré l'abondance des messages concernant le jeu chez les enfants, les perspectives des jeunes ne sont guère étudiées, alors qu'elles possèdent une valeur à la fois sociale et scientifique », affirme Stéphanie Alexander, qui en a fait l'objet de sa thèse qu'elle a soutenue en janvier 2014. Son doctorat réalisé sous la codirection de Katherine Frohlich et de Caroline Fusco (Université de Toronto) s'est intéressé à la dynamique entre les motifs du jeu chez les enfants et le discours des organismes de santé axé sur l'activité physique comme moyen de rester en santé.

Le premier volet de l'étude, dont Forum a fait écho en 2013 (voir l'article « Laissez les enfants jouer! »), relevait trois messages récurrents des autorités de santé publique. Le second volet, dont les résultats sont présentés ici et publiés en ligne dans le numéro du mois d'août du journal Qualitative Health Research, est pour sa part consacré aux jeunes. Les photos de leurs loisirs favoris démontrent que le sport est bien représenté : ballons, vélos, bâtons de hockey et de baseball... Les activités plus sédentaires figurent aussi en bonne position : untel aime faire des casse-têtes ou du tricot; d'autres privilégient la lecture, le cinéma ou les jeux vidéo. Les animaux de compagnie, enfin, sont le centre d'intérêt d'un bon nombre de jeunes, mais il y a également des objets inusités comme une sculpture d'art moderne.

Spontanéité, choix et prise de risque

À l'aide d'entrevues semi-dirigées, Stéphanie Alexander a pu évaluer l'intérêt des jeunes répondants pour leur activité favorite et mieux comprendre ce que signifiait le jeu pour eux. Première surprise. « Le jeu, présenté comme moyen d'améliorer la santé, se défait de la spontanéité, du plaisir et de la liberté nécessaire au bien-être des enfants », constate la chercheuse. Elle signale que le jeu actif à lui seul ne tient pas compte des préférences de nombreux enfants.

Il ressort en outre que la prise de risque fait partie intégrante du jeu des enfants. Les laisser prendre des risques acceptables tout en étant vigilants serait même bénéfique pour leur développement. Mme Alexander fait d'ailleurs remarquer que les enfants surprotégés qui n'ont pas appris à prendre des risques calculés pourraient éprouver des difficultés à l'adolescence ou à l'âge adulte. «L'insistance sur la sécurité peut contribuer à l'émergence d'une génération de jeunes de moins en moins aptes à faire face à l'imprévu », conclut-elle.

Dominique Nancy