Bibliothèques et édition savante : les collections à l'heure du changement

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  • Le 15 septembre 2014

Richard Dumont, directeur général des bibliothèquesÀ la même période l'an dernier, le directeur général des bibliothèques de l'Université de Montréal, Richard Dumont, publiait dans le journal Forum quatre chroniques faisant état de l'inévitable transformation des bibliothèques et de l'édition savante.

 

M. Dumont fait ici le point sur la métamorphose en cours.

 

Les collections à l'heure des changements

L'automne dernier, les Bibliothèques ont entrepris de remanier la collection de périodiques en déconstruisant un premier grand ensemble de périodiques électroniques, celui de John Wiley & Sons. Un geste plutôt rare, comme le souligne Paul Jump du Times Higher Education dans son article « University of Montreal cancels Wiley-Blackwell deal subscription ». La situation évolue toutefois rapidement, car les exemples de bibliothèques qui déclinent des offres de grands ensembles se multiplient.

L'objectif de cet exercice est de contenir la croissance des coûts liés aux périodiques. Les bibliothèques ne peuvent plus suivre la cadence imposée par les éditeurs commerciaux, et pour cause : le prix des abonnements à leurs périodiques a augmenté quatre fois plus vite que l'inflation depuis 1986. Ces hausses successives ont inexorablement grugé le budget alloué aux livres.

Quels sont les constats qui se sont dégagés de cette expérience et, surtout, quelles seront les prochaines étapes?

... un pour tous. Plusieurs professeurs nous ont suggéré de les associer plus étroitement à cette démarche, demande fort légitime compte tenu de l'importance que revêtent les périodiques tant pour l'enseignement que pour la recherche. C'est ce qui a motivé le Comité consultatif sur les bibliothèques à mettre sur pied, l'hiver dernier, le Groupe de travail sur la collection de périodiques.

Le mandat de ce groupe de travail est de proposer une approche pour distinguer les périodiques essentiels à l'enseignement, à l'apprentissage et à la recherche à l'Université de Montréal. Le plan d'action présenté plus loin découle directement de ses travaux.

Vingt fois sur le métier... La méthodologie employée pour déterminer les abonnements à préserver de la collection Wiley Online Library comportait des lacunes plus importantes que celles que nous anticipions, notamment pour les secteurs des sciences humaines et des sciences sociales. Même si certains indicateurs prétendaient normaliser les disparités entre les disciplines en pondérant les cotes, il est apparu que l'approche devait être repensée et les analyses segmentées par disciplines pour éviter le plus possible que nos résultats soient faussés.

Ainsi, les membres du Groupe de travail sont parvenus à deux conclusions sur la base de diverses analyses bibliométriques :

     

  • il est indispensable de consulter la communauté afin de bien cerner la diversité des besoins sur le campus à l'égard des périodiques;
  • l'analyse quantitative doit se limiter aux données brutes de téléchargements et de citations pour contrer les effets indésirables engendrés par les indicateurs pondérés.
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Séparer le bon grain de l'ivraie. Les données d'utilisation de la collection Wiley Online Library étaient impressionnantes : environ 370 000 articles visualisés chaque année par des membres de la communauté de l'UdeM, selon les renseignements fournis par l'éditeur. Au mois de janvier dernier, les Bibliothèques ont annulé 1142 abonnements qui représentaient 71,4 % des titres offerts et 28,6 % de l'utilisation, ce qui nous a fait craindre que notre service du prêt entre bibliothèques soit submergé de demandes... Or, la réalité a été tout autre : seulement une soixantaine de requêtes relatives aux périodiques annulés ont été reçues à ce jour.

Il est vrai que l'annulation se limite aux articles publiés à partir de 2014. De plus, il est clair que certains ont pu faire appel à des collègues ou trouver en ligne leurs articles.

Les grands ensembles de périodiques sont-ils aussi incontournables qu'on veut bien nous le faire croire? Ces données préliminaires sèment le doute et érodent l'argument du faible coût par article qu'invoquent abondamment les éditeurs auprès des bibliothèques pour justifier leurs tarifs. À ce propos, une équipe d'économistes a publié, en juin dernier, un article illustrant de remarquables différences entre les prix payés par 55 bibliothèques universitaires américaines et 12 consortiums pour six grands ensembles de périodiques, différences ne pouvant s'expliquer par des caractéristiques institutionnelles tel le nombre d'inscriptions ou de doctorants. Notez que les auteurs ont invoqué le Freedom of Information Act pour accéder aux ententes, puisque celles-ci sont généralement protégées par des clauses de confidentialité.

Les prochaines étapes

Une approche en quatre temps sera déployée pour déterminer les périodiques essentiels à l'enseignement et à la recherche. Si l'échéancier présenté ci-dessous peut sembler serré, c'est qu'il a été dicté par les dates de renouvellement des grands ensembles de périodiques.

La consultation se fera en plusieurs étapes.La première étape, la consultation de la communauté, a été lancée le 9 septembre. L'analyse des résultats (données de citations et d'utilisation) aura lieu au mois d'octobre et elle sera segmentée par disciplines. Le Groupe de travail pourra compter sur l'expertise du professeur Vincent Larivière, de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université, pour éclairer sa réflexion. Cette étape permettra de désigner les titres essentiels. Le mois de novembre sera consacré à la consultation des assemblées facultaires ou départementales. Elles disposeront alors d'une liste des périodiques sélectionnés et de l'ensemble des données ayant conduit à leur sélection. Elles seront invitées, sur une base facultative, à faire part de leurs recommandations à la Direction des bibliothèques.

À la fin de ce processus, les Bibliothèques joueront un rôle d'arbitrage pour garantir un juste équilibre entre les disciplines et l'optimisation des budgets disponibles. De plus :

     

  • elles envisageront l'achat d'articles à la pièce pour les titres très coûteux et peu utilisés, lorsque cette possibilité est offerte par les éditeurs, et prendront en charge les coûts comme elles le font pour les abonnements de périodiques;
  • elles continueront d'être sensibles au fait que les statistiques d'utilisation qui servent à l'analyse quantitative ne tiennent pas compte des situations particulières comme les domaines en émergence, les axes de recherche où les chercheurs sont peu nombreux, l'arrivée de nouveaux chercheurs, etc.;
  • elles demeureront attentives aux besoins des étudiants du premier cycle;
  • elles continueront de tenir compte du caractère particulier des revues francophones.
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Conclusion

Si l'exercice de déconstruction des grands ensembles amorcé en 2013 était à refaire, c'est avec la même conviction que je l'accomplirais en apportant les rectifications des derniers mois. La conversation entamée avec la communauté et le Groupe de travail sur la collection de périodiques a en effet permis de mettre en lumière les spécificités de l'UdeM et d'effectuer les corrections nécessaires afin de poursuivre l'exercice.

Au cours de la dernière année, la conscientisation de notre communauté pour ce qui est des enjeux liés à l'édition savante s'est accrue. Du recteur aux étudiants, nous travaillons ensemble pour trouver une solution durable. Non seulement cette solidarité sera porteuse lors des prochaines négociations avec les éditeurs commerciaux, mais elle devrait aussi mener à une mobilisation beaucoup plus large. De fait, il faudra convaincre d'autres universités de suivre le mouvement, tout comme il faudra tôt ou tard déborder du cadre de la gestion des abonnements de périodiques pour embrasser la problématique de l'édition savante dans son ensemble.

En terminant, je tiens à remercier les membres du Groupe de travail sur la collection de périodiques, du Comité consultatif sur les bibliothèques et l'équipe des bibliothèques. Par leur contribution éclairée, ils permettent de progresser dans cette voie.

Richard Dumont,
directeur général des bibliothèques