La recherche nous aide à comprendre l'univers

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  • Le 15 septembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le professeur Bouchard réfléchit sur l’évolution des connaissances et la communication de la science. (Photo: Christian Fleury)Philosophe de la biologie, Frédéric Bouchard est spécialiste de la théorie de l'évolution et de l'histoire des idées. Conférencier recherché tant en Amérique qu'en Europe, il mène des recherches sur la place de la science dans la société tout en assurant un enseignement apprécié par les étudiants (il a obtenu un des prix d'excellence en enseignement de l'Université de Montréal au tout début de sa carrière en 2008).

 

Directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie et titulaire de la Chaire Ésope en philosophie de l'UdeM, il livre ses réflexions sur l'évolution des connaissances et de la communication de la science. Ces propos forment l'épilogue de l'ouvrage L'amour peut-il rendre fou? et autres questions scientifiques.

 

La science tiendra-t-elle ses promesses? Et quelles promesses?

F.B. : Je ne connais pas de chercheur qui promette des retombées directes de ses découvertes. L'objectif des savants et des intellectuels est d'abord de repousser les limites de la connaissance. Il serait téméraire qu'un expert en oncologie clame que ses travaux conduiront à l'élimination du cancer ou qu'un épidémiologiste annonce la fin des maladies infectieuses. Si l'on peut avoir l'impression que la science « promet » des choses, c'est que les résultats de la recherche sont souvent amplifiés par l'opinion publique avide de percées spectaculaires. C'est nous tous qui espérons que les humbles avancées de la recherche seront des « pas de géant ». Nous mettons plusieurs de nos espoirs dans des répercussions concrètes, des applications immédiatement téléchargeables. La recherche relève d'une tout autre logique; elle avance par tâtonnements, par essais-erreurs. D'ailleurs, les expériences qui échouent sont aussi importantes que celles qui réussissent. Elles permettent d'aller plus loin ou de révéler les culs-de-sac. [...]

 

Que doit-on attendre de la recherche?

F.B. : Trois choses : qu'elle réponde à nos aspirations, qu'elle chasse nos inquiétudes et qu'elle nous aide à comprendre la nature. Je m'explique. Lorsque les Américains ont décidé de se lancer dans la conquête spatiale dans les années 60, l'objectif visait une aspiration : conquérir la Lune. On y a consacré des milliards de dollars et l'on a mis à contribution les plus grands savants de l'époque. En tant qu'êtres humains, nous avons diverses aspirations et nous souhaitons que la recherche nous aide à les satisfaire. Quant à la lutte contre les grandes maladies de notre temps – cardiopathies, cancers, etc. –, elle relève du domaine des inquiétudes. On veut repousser la mort et la difficulté de vivre. L'être humain a des aspirations, mais il a aussi des inquiétudes, et nous espérons que la recherche nous donnera les moyens de les éliminer. Enfin, la troisième catégorie est d'ordre plus fondamental : notre soif de comprendre l'univers. C'est par exemple ce qu'accomplit la recherche pure en astrophysique ou en mathématiques. Ce désir de comprendre est selon moi le socle de la recherche : comprendre le monde est une quête sans fin et nous permet de donner un sens à notre expérience du monde. Bien entendu, ces trois niveaux de savoirs sont liés entre eux. [...] Les applications concrètes répondent souvent à nos aspirations ou calment nos inquiétudes, mais elles mettent moins l'accent sur la compréhension en soi. Cela m'inquiète, car c'est dans cette dernière catégorie qu'on trouvera le plus de travaux qui nous permettront de comprendre le monde. Cette recherche donne de l'envergure à notre existence. Pourquoi y a-t-il sept jours dans une semaine? À quoi sert la crête du coq? Voilà des questions dont les réponses éclairent ma journée. Ironiquement, l'histoire de la science nous montre que c'est souvent la recherche purement exploratoire et non orientée qui conduit aux plus grandes avancées et applications. Pour vraiment satisfaire nos aspirations et apaiser nos inquiétudes, nous devons aussi investir dans la compréhension... Et dans la patience.

 

Pourquoi communiquer la science?

F.B. : La recherche existe pour être partagée. Un résultat de recherche qui n'est pas partagé est une aberration. Autrefois, c'était une élite qui occupait le champ scientifique et elle considérait peu utile de rendre compte de ses activités à l'ensemble de la population, ses recherches étant financées exclusivement par les riches et les puissants et les moyens de communication étant rares et souvent inaccessibles au commun des mortels. Aujourd'hui, les choses ont changé : la recherche est rendue possible par les fonds publics et il y a de multiples tribunes pour faire connaître ses résultats [...] Oui à l'échange d'information entre spécialistes dans des revues spécialisées et dans des conférences sur invitation, ces démarches étant cruciales. Mais la population mérite d'être renseignée sur l'évolution des connaissances, dont elle paie en grande partie les coûts. Les chercheurs ont une responsabilité à ce chapitre.

 

Êtes-vous optimiste ou pessimiste?

F.B. : Très optimiste. Je suis encouragé par le fait que la science s'est démocratisée partout dans le monde et de façon encore plus prononcée au Québec. Les chercheurs viennent maintenant de milieux socioéconomiques beaucoup plus variés, ce qui engendre une multitude de points de vue sur le monde et donc de sujets d'étude. Depuis les années 50 – et c'est une des plus belles retombées de la Révolution tranquille –, la recherche s'est développée dans tous les secteurs au Québec et est devenue accessible à tous les Québécois, sans distinction, notamment, de sexe. D'ailleurs, il n'y a pas seulement plus de femmes en recherche, mais la recherche elle-même se préoccupe davantage du fait féminin, ce qui rend la présence des femmes dans les laboratoires d'autant plus précieuse. [...] Pour mieux comprendre l'univers, nous avons besoin de tous les points de vue et l'apport des femmes à la recherche est remarquable. Il faut s'en réjouir, car nous ne reviendrons plus en arrière.

Propos recueillis par Mathieu-Robert Sauvé