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  • Le 15 septembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Uniforme militaire américain qui a servi durant la Première Guerre mondiale.« Bûcherons et scieurs demandés pour les unités canadiennes outre-mer de foresterie », peut-on lire sur une affiche « extrêmement rare » datant de la Première Guerre mondiale et produite par le service de recrutement de l'armée canadienne.

 

On y montre un homme vêtu en étoffe du pays, coiffé d'une casquette militaire et portant la hache à la main et un tourne-bille de draveur à l'épaule. Aucune trace d'arme à feu ou de baïonnette. « On voulait attirer des hommes de bois sur le front, mais en laissant entendre qu'ils ne seraient pas déployés dans les tranchées », explique le bibliothécaire Mathieu Thomas devant la vitrine de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales (BLRCS) de l'Université de Montréal.

Nous sommes au quatrième étage du pavillon Samuel-Bronfman, où se tient jusqu'en novembre le premier volet d'une exposition sur les affiches militaires du siècle dernier : La Grande Guerre s'affiche. Consacrée au recrutement des soldats, cette exposition inaugurale présente une quinzaine d'affiches datant de 1914 à 1918 et provenant de Grande-Bretagne, des États-Unis et du Canada. Des livres de cette époque et des artéfacts complètent les objets exposés. On peut voir, notamment, un casque, des douilles et des éclats d'obus trouvés sur un champ de bataille, prêtés par le professeur Carl Bouchard, du Département d'histoire. Deux autres volets suivront : « Emprunt de guerre » et « Soutien aux troupes ». Au total, une quarantaine d'affiches auront été exposées.

Cette affiche a aidé à recruter des hommes en Grande-Bretagne en 1915.Impossible d'ignorer le sujet à l'étage de la BLRCS, car une reproduction gigantesque d'une affiche italienne nous montre un soldat interpellant le public avec son doigt pointé vers le visiteur. Elle rappelle l'illustration de James Montgomery Flagg représentant l'Oncle Sam et rendue célèbre par le slogan « I want YOU for U.S. Army ». Celle-ci n'était pas la première du genre, précise M. Thomas. « De nombreux illustrateurs avaient adopté la formule pour le recrutement, mais aussi pour la sollicitation de donateurs. Ici, on appelait le public à contribuer financièrement à l'effort de guerre », explique le spécialiste.

Le nouveau chef de la BLRCS, Danny Létourneau, tient à souligner le travail de l'équipe qui a contribué au projet. « Je suis fier de cette exposition, qui met en valeur l'une de nos collections majeures et méconnues. Je m'attends à ce qu'un grand nombre de visiteurs viennent la découvrir en cette année qui marque le centenaire de la Première Guerre mondiale », dit-il.

Souvenirs de guerre

Mathieu Thomas a conservé de son arrière-grand-père quelques pièces témoignant de la guerre de 1914-1918, où il a servi comme médecin à deux reprises et sous deux drapeaux (Grande-Bretagne et États-Unis). L'uniforme militaire de l'officier est en vitrine, gracieusement prêté par le bibliothécaire.

Pour celui-ci, l'exposition est le couronnement d'un long parcours, car il a appris l'existence de l'imposante collection d'affiches dès son arrivée, en 2005. Nouvellement embauché par la Direction des bibliothèques après avoir fait deux maîtrises (science politique et bibliothéconomie), il a vite compris l'intérêt de numériser les quelque 3500 affiches reposant dans des tiroirs du sous-sol du pavillon Lionel-Groulx. Environ 1800 affiches datent de la Deuxième Guerre mondiale, 1400 de la Première. La majorité proviennent d'Europe, mais un bon nombre ont été imprimées par les Alliés. On en trouve de la Russie (et de l'URSS), du Brésil, de l'Inde et de la Malaisie. En répertoriant avec soin ces pièces, le bibliothécaire a fait des découvertes : « Nous avons mis la main sur des affiches de l'entre-deux-guerres. Quelques-unes viennent des campagnes électorales des débuts de la République de Weimar, autour de 1920 », relate le bibliothécaire rattaché aux départements de science politique et de démographie et au Centre d'études de l'Asie de l'Est.

Mathieu ThomasPassionné lui-même par l'histoire militaire du 20e siècle, Mathieu Thomas n'a pas compté les heures qu'il a consacrées à ce travail, qui a mené à la création d'un site gratuit et accessible à tous : Affiches de guerre. Comptant 3464 objets, il s'agit d'une des plus riches collections d'objets numériques du site Calypso, relevant de la Direction des bibliothèques. Celle-ci a financé une firme extérieure pour la numérisation des affiches, à partir de diapositives des années 70.

Aujourd'hui, les chercheurs peuvent avoir accès aux affiches originales, qui ont été transférées dans des locaux de la BLRCS, plus adéquats pour la conservation.

Mystère des origines

Éric BouchardCurieusement, il est impossible de préciser l'origine de cette collection, qui est l'une des plus importantes du genre dans les universités canadiennes. Y a-t-il eu plusieurs dons? Le mystère subsiste, mentionne le bibliothécaire Éric Bouchard, qui a assuré la partie contextuelle de cette exposition. Celle-ci présente plusieurs documents contemporains de la Grande Guerre. On peut voir, notamment, une lettre du premier ministre du Canada Wilfrid Laurier à son homologue québécois, Lomer Gouin, acquise tout récemment. « Commémorer un conflit aussi sanglant est délicat, explique le spécialiste, également historien. La présente exposition est une belle occasion de présenter des éléments de contextualisation et certaines clés d'interprétation d'une période tragique de l'histoire humaine. Elle permet au visiteur de découvrir un art iconographique qui s'est épanoui de manière exceptionnelle. »

Les affiches demeurent d'éloquents témoins des temps de guerre, comme le prouve Attendrons-nous que les nôtres brûlent? Enrôlons-nous et tout de suite dans le 178ième bataillon canadien-français. Signée T. W. H. Howell, l'illustration montre Marianne, symbole républicain français, tendant la main aux Canadiens français à l'arrière de la cathédrale de Reims en flammes. « On fait appel à la fibre religieuse québécoise, mais aussi au patriotisme français », s'amuse Mathieu Thomas. Une autre, venue de Grande-Bretagne, présente un homme d'âge mûr devant répondre à sa fille qui lui demande ce qu'il faisait quand le pays était en guerre. Objectif : culpabiliser ceux qui ne sont pas encore enrôlés.

La préférée de Mathieu Thomas est celle d'un soldat canadien qui s'apprête à terrasser à la baïonnette l'ennemi sous les traits d'un aigle noir. Œuvre de Percy Erskine Nobbs, elle a été produite en 1915 pour le 148e bataillon outre-mer.

Mathieu-Robert Sauvé

 

Collection d'affiches de guerre