Les dessous du graffiti féminin

  • Forum
  • Le 22 septembre 2014

  • Dominique Nancy

Comme dans toutes les grandes villes du monde, le graffiti laisse ses traces à Montréal. Impossible de se promener dans la métropole sans tomber nez à nez avec un tag ou une œuvre de grand format comme celle qu’on peut voir sous le viaduc Rosemont-Van Horne, qui passe au-dessus du boulevard Saint-Laurent.En écrivant sur les murs des bâtiments et les wagons de trains, les graffiteurs expriment leur identité et laissent des traces de leur passage.

 

«Les femmes n'affichent pas des messages différents des hommes. Mais on les associe plus souvent au «street art» qu'au graffiti en raison d'un apport moins grand d'inscriptions écrites», explique Katrine Couvrette, qui a déposé récemment un mémoire de maîtrise sur le sujet au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal.

Pourquoi les femmes sont-elles si peu nombreuses à faire des graffitis? De quelle manière se définit leur expérience? Leur iconographie sert-elle à les caractériser? Ces questions sont au cœur de son étude. La jeune femme de 29 ans a interviewé huit graffiteuses et en a accompagné quelques-unes durant leurs sorties dans la ville. Son travail sur le terrain lui a permis de constituer un dossier photographique des graffitis de Montréal.

«La finalité du graffiti est d'être vu le plus possible afin d'être reconnu, signale l'étudiante. C'est pourquoi les wagons de trains et les camions sont si populaires. Ils voyagent et offrent une grande visibilité.» L'accessibilité du lieu et la sécurité représentent toutefois deux facteurs importants pour les femmes dans la décision de l'endroit où réaliser leurs fresques.

Dans les universités, rares sont les chercheurs qui se sont intéressés aux graffiteuses en tant que phénomène social. «Les valeurs associées aux graffitis sont culturellement considérées comme masculines, affirme Katrine Couvrette. Il est question de risques, de défis et de dissidence. L'artiste graffiteur apparaît ainsi comme une personne marginale et rebelle. Si les femmes qui s'y adonnent sont une minorité, c'est notamment parce que leur intérêt pour une pratique illicite, nocturne et dangereuse est moindre.»

Stela et Her

Katrine Couvrette a répertorié trois types de graffitis : les tags, les throw-ups et les pieces. «Le tag est la signature stylisée du graffiteur. C'est la première forme de graffiti accomplie par un graffiteur, indique-t-elle. Le throw-up consiste pour sa part en la formation de quelques lettres épaisses produites avec de la peinture en aérosol. Il s'agit du deuxième type de graffiti avec lequel le graffiteur doit se faire un nom. S'il s'attire le respect de sa communauté, il pourra ensuite faire des pieces de grand format.»

Katrine CouvretteL'étude de Mme Couvrette révèle qu'une pratique féminine du graffiti est difficilement concevable avec une fabrication culturelle, sexuelle et stéréotypée de l'identité de l'artiste graffiteur. Difficile mais pas impossible. «Certaines adoptent une iconographie particulière qui, sans le moindre signe de féminité, démontre qu'elles sont tout aussi capables que les hommes de s'aventurer la nuit dans la ville et d'accomplir un travail anticonformiste.»

Mais il y a aussi des exceptions. «Quelques graffiteuses dessinent des figures féminines auxquelles s'ajoute leur pseudonyme, note l'étudiante. La signature n'est pas l'objet principal et central de leur travail; elle accompagne l'œuvre plutôt que d'en faire partie intégrante, tout comme un artiste signe sa toile.»

On peut voir des exemples du genre dans les portraits créés par la graffiteuse Stela tant sur la voie ferrée du Canadien Pacifique que dans la ville. «Les personnages féminins de Her se distinguent quant à eux par la présence d'une larme peinte sous chacune des paupières. [...] Nous assimilons inévitablement le personnage avec le genre de son auteur», écrit la jeune femme dans son mémoire.

Un art?

Katrine Couvrette a été étonnée par l'aspect machiste du milieu montréalais qui, selon elle, considère les femmes comme une menace pour la «sous-culture». «Il n'est pas facile pour les graffiteuses de prouver qu'elles ont autant de témérité que leurs pairs masculins et qu'elles peuvent faire aussi bien qu'eux. Les préjugés et les critiques vulgaires des garçons quant à leur pratique du graffiti sont nombreux.»

Pour l'étudiante, le graffiti est un art. «C'est l'art de la lettre, de la composition, de la coordination des couleurs et de la maîtrise d'une technique», dit-elle. Il faut remonter aux années 90 pour voir arriver le graffiti à Montréal. Depuis, il est devenu un «véritable phénomène d'art urbain». Dans toutes les grandes villes du monde. Apparaissent des lieux de rencontres, des galeries d'art consacrées aux graffitis et des organismes comme le Café-Graffiti de la rue Sainte-Catherine. À Montréal, des manifestations annuelles comme Under Pressure et le Festival Mural réunissent plusieurs adeptes du graffiti.

Aujourd'hui, des endroits sont même désignés par la ville afin de permettre aux jeunes de s'exprimer et de restreindre les graffitis. Par exemple, le viaduc de la rue Rouen. Mais l'aspect vandale n'est pas près de disparaître. «C'est l'essence même de cette pratique», a constaté Katrine Couvrette.

Son mémoire se termine par un glossaire d'une vingtaine de termes qu'utilisent les graffiteurs. On apprend ainsi que l'expression getting up désigne la régularité et la constance d'un graffiteur à apposer sa signature. Un toy, c'est le nom donné à un graffiteur débutant qui doit faire ses preuves. «Tout un vocabulaire régit la pratique et la communauté du graffiti», conclut-elle.

Dominique Nancy


 

Qu'est-ce qu'un graffiti??

«Graffiti» est un mot italien qui tire son étymologie du grec graphein, dont le sens équivaut à écrire, dessiner ou peindre sur les bâtiments ou autres objets situés dans l'espace public. Cela peut aller de simples griffonnages à des peintures de mur travaillées. Les gribouillages qui polluent les portes des toilettes publiques seraient ainsi des graffitis. Mais le graffiti, tel que nous le connaissons aujourd'hui, privilégie l'usage de la peinture en aérosol.

Comme dans toutes les grandes villes du monde, le graffiti laisse ses traces à Montréal. Impossible de se promener dans la métropole sans tomber nez à nez avec un tag ou une œuvre de grand format comme celle qu'on peut voir sous le viaduc Rosemont-Van Horne, qui passe au-dessus du boulevard Saint-Laurent.