«Un entrefilet» : une nouvelle de Sarah Desrosiers à lire à la Journée nationale des aînés

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  • Le 29 septembre 2014

Sarah DesrosiersÀ l'occasion de la Journée nationale des aînés, qui a lieu le 1er octobre au Canada, Forum vous invite à lire la nouvelle intitulée Un entrefilet.

 

Rédigé par Sarah Desrosiers, étudiante à la maîtrise en création littéraire au Département des littératures de langue française de l'UdeM, le texte raconte de manière poignante la solitude d'une dame âgée qui pourrait être une parente ou une voisine.

Choisi parmi 900 nouvelles, ce récit a valu à Mme Desrosiers le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2014, qui lui a été décerné en mars dernier.

Bonne lecture!

 

Un entrefilet

Vers 15 h 30, il y a un moment de flottement. La rue est calme, du haut de votre balcon vous ne voyez pas passer grand monde. Les gens sont au travail. Vous avez fini la vaisselle du midi. Une petite casserole, un bol et une cuillère. Même en prenant bien votre temps, c'est vite expédié. La cuisine est en ordre, le salon aussi, il n'y a pas de lavage à faire. Vous avez terminé les mots croisés durant l'avant-midi, vous avez marché autour du pâté de maisons, vous avez fait une sieste en rentrant. Vous allumez la télévision pour voir les prévisions de la météo. 15 h 45. Il est encore beaucoup trop tôt pour commencer à préparer le souper. Vous remarquez qu'aujourd'hui, c'est votre troisième journée muette de suite. Trois jours sans paroles prononcées à voix haute. La dernière fois que vous avez entendu le son de votre voix, c'était lundi après-midi, quand vous avez remercié le commis du dépanneur en achetant un berlingot de lait. Vous n'avez eu aucune occasion de parler depuis. Vous songez à appeler quelqu'un, pour échanger un peu à propos du temps qu'il fait, mais qui? Vos amis, vos proches, ceux de votre génération sont tous partis depuis longtemps et même les plus jeunes, trois ou quatre neveux et nièces, vous les avez enterrés. Il ne reste plus grand monde à qui téléphoner, plus grand monde qui sait seulement que vous, vous êtes encore là. À croire que le Bon Dieu même vous a oubliée.

Votre monde rétrécit. Pas seulement vos relations, mais aussi l'espace que vous occupez. Il vous arrive de passer plusieurs jours sans quitter votre appartement. Il y a quelques années encore, vous alliez faire vos courses au marché, six rues plus haut. C'était une bonne promenade, et souvent, vous aviez l'occasion de saluer un voisin ou même de traverser une intersection au bras d'un jeune homme bien élevé. Mais l'expédition était devenue trop fatigante et vous avez cessé d'y aller. Au rez-de-chaussée de votre immeuble, il y a un petit dépanneur où vous allez de temps à autre acheter de la soupe en conserve ou bien un paquet de biscottes. Ça suffit amplement, de toute façon vous n'avez plus beaucoup d'appétit.
Vous n'avez plus beaucoup sommeil non plus. Les nuits sont longues. Il vous arrive parfois de ne pas fermer l'œil du tout. Le sommeil ne vient tout simplement pas. Ces nuits-là, vous vous assoyez dans la chaise berçante. Vous allumez la radio. Il y a une émission que vous aimez bien. Vous aimez entendre tous ces camionneurs qui appellent l'animateur pour lui faire part de leurs opinions enflammées sur les sujets les plus divers. Vous ne comprenez pas tout, mais ça vous réconforte d'entendre le son d'autres voix solitaires. Vous les imaginez, gesticulant dans la cabine de leur gros camion, scandalisés ou exaltés par Dieu sait quelle nouvelle. Et puis, quand l'émission est terminée, le jour commence à se lever. Alors vous pouvez entreprendre la routine du matin. Vous commencez par faire le lit - il s'agit seulement de rabattre le coin de la couverture. Puis vous enlevez votre chemise de nuit pour passer une robe - sur un choix de trois. Vous mettez l'eau à bouillir pour le café instantané et vous allez vous coiffer devant le miroir de la salle de bain. Bien sûr, il y a quelque chose d'un peu absurde à vous préparer pour une nouvelle journée où il ne se passera rien de plus que durant la nuit, mais il vous semble que si vous renoncez au rythme des jours, le quotidien n'aura plus vraiment de sens et tout cela deviendra résolument absurde.

Aujourd'hui c'est différent. Vous êtes dans tous vos états depuis que le téléphone a sonné à 11 heures. C'était la voix pressée du propriétaire de l'immeuble qui voulait savoir si tout allait bien avec l'eau courante. Il s'informait, parce que vos voisins du dessus avaient un problème d'évier. Non, dans votre cuisine ça allait, quand vous tourniez le robinet l'eau coulait comme d'habitude. Le propriétaire était soulagé, mais il devait tout de même vous avertir qu'un plombier devait venir travailler chez vous pour régler le problème des gens d'en haut. Seriez-vous à la maison dans les prochaines heures? Vous avez réfléchi, un peu paniquée. Seriez-vous là pour accueillir le plombier? Oui, bien sûr, vous avez promis de ne pas quitter votre appartement. Le propriétaire a dit que c'était parfait, il vous a remerciée, à présent il devait aller s'occuper de tout ça. Vous avez raccroché lentement.

S'il fallait que vous soyez sortie quand le plombier se présentera, qu'il se déplace pour se heurter à une porte close. Mais vous n'avez aucune raison de sortir, même pour un rendez-vous chez la coiffeuse, cela fait déjà quelques années que vous n'y allez plus. D'ailleurs, vos cheveux sont un peu en broussaille, vous n'êtes pas du tout présentable pour recevoir un inconnu. Vous vous mettez à la recherche de votre brosse à cheveux.

Il est maintenant presque deux heures de l'après-midi, toujours pas de nouvelles du plombier. Vous passez du salon à la chambre à la fenêtre dans l'attente que quelque chose se produise. Vous finissez par vous asseoir dans le fauteuil. Pour vous relever presque aussitôt dans un sursaut. Vous devez à tout prix rappeler le propriétaire. Dans votre énervement, vous ne retrouvez plus son numéro et une fois que vous l'avez, vous devez vous y reprendre à deux fois pour le composer. À votre grand soulagement, le propriétaire répond dès la seconde sonnerie. Pardon de le déranger, vous voudriez savoir, chez les voisins du dessus, l'eau est coupée? En effet, jusqu'à ce que la tuyauterie soit réparée. C'est très embêtant, dites-vous, parce que ces gens-là ont un enfant. Vous le savez pour avoir croisé plusieurs fois le petit Xavier dans l'escalier. Ne pas avoir d'eau, avec des enfants à la maison, ça peut poser problème. Le propriétaire vous arrête, un peu sèchement vous semble-t-il. C'est seulement pour quelques heures, de toute façon à cette heure de la journée tout le monde est au travail ou ailleurs. Le propriétaire vous demande de ne pas vous inquiéter, il doit vous laisser, car il a plusieurs appels à faire. Bien sûr, pardon de l'avoir dérangé.

Vous raccrochez. Vous tournez en rond, indécise, quand on sonne à la porte. Vous vous précipitez. Ça ne peut être que le plombier. Vous ouvrez, un grand barbu souriant se tient sur le seuil, vous le faites entrer. Vous lui indiquez la cuisine, tout de suite il se dirige vers l'évier. Vous ne savez pas trop où vous mettre, vous lui proposez trois fois un café avant de vous rendre compte que vous vous répétez.

Bien vite, le plombier a terminé. Il se relève et empoigne son coffre à outils. Voudrait-il manger un petit gâteau avant de partir? Vous vous maudissez de ne pas avoir de biscuits maison à lui proposer. Le plombier refuse poliment. Le désarroi doit se lire dans vos yeux parce qu'il se ravise aussitôt, pourquoi pas après tout. Vous le faites asseoir, ça vous fait plaisir de voir un beau grand gaillard comme lui attablé dans votre cuisine. Maintenant c'est vrai, il doit partir. En se levant, le plombier remarque qu'il a laissé une flaque d'eau sur votre plancher. Il va essuyer son dégât avant de s'en aller. Ah non, pas question, vous l'avez déjà assez retardé comme ça, il doit vite aller aider d'autres personnes qui ont besoin de lui en ce moment même.

Le plombier sort, vous restez sur le pas de la porte jusqu'à ce qu'il disparaisse au bout du couloir. Vous espérez avoir fait bonne impression, malgré votre mise en plis douteuse et le goûter improvisé. Au moins, le plombier semble avoir réglé le problème de tuyaux. Vous voudriez savoir si l'eau coule bien en haut. Déjà 16 heures, le petit Xavier doit être arrivé. Vous retournez à la cuisine, toute à vos pensées. Le plancher mouillé vous prend par surprise, vous glissez sur la flaque d'eau qui vous était complètement sortie de l'esprit. Vous n'avez pas le temps de vous rattraper, vous tombez mal. Vous êtes allongée devant l'évier, le souffle coupé, vous ne sauriez dire exactement où vous avez le plus mal, mais en tout cas impossible de bouger.

Il faudra du temps avant qu'on vous retrouve, allongée sur le plancher de votre cuisine. Une bonne semaine, peut-être plus. Vous qui avez toujours eu beaucoup de temps, seule, pour réfléchir à tout et à rien, vous vous surprenez à retourner dans votre tête une pensée farfelue. Vous vivez sans témoin. Personne ne peut témoigner de votre chute, des heures que vous passez seule sur le plancher, pas plus que des journées muettes, des nuits sans sommeil, d'aucun moment de votre vie, en fait. Personne ne peut témoigner de votre existence. Vous vous surprenez à vous demander si une vie est quand même vécue, quand personne n'est là pour en témoigner. Votre dernier souffle passe inaperçu.

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Native de Rawdon, dans Lanaudière, Sarah Desrosiers a étudié la danse classique à l'École supérieure de ballet contemporain de Montréal, ce qui l'a amenée à danser un peu partout dans le monde. Elle se joint, en 2009, à la compagnie de danse contemporaine Évolucidanse, avec laquelle elle travaille pendant 4 ans comme danseuse-interprète. Elle prépare actuellement une maîtrise en création littéraire au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.