Signer son crime

Le chèque de 750 $ sur lequel on ajoute un 1 et le mot mille fera peut-être grimper d'un millier de dollars votre compte en banque mais pas pour longtemps. « C'est une fraude classique. Vous voyez ici que les lettres et le chiffre sont nettement différents des autres », explique Mylène Signori en pointant avec son crayon un agrandissement du document. Si deux encres noires apparaissent identiques à l'oeil nu, leurs composés chimiques ne réagissent pas de la même façon sous les différents filtres de son appareil optique multispectral.

Nous sommes au 12e étage de l'immeuble Wilfrid Derome, où un bureau occupé par quatre experts a pour mission de passer à la loupe les documents manuscrits et autres pièces à conviction sur papier – même le contenu des poubelles et les rebuts de déchiqueteuse y aboutissent. Chèques, testaments, contrats, lettres de menaces, plans de tous genres altérés ou contrefaits passent par ici. « Notre rôle consiste à expertiser les éléments de preuve souvent incriminants pour mettre au jour les auteurs de crimes. Ça va de la fraude mineure aux homicides », dit cette diplômée de 1989 de l'École de criminologie qui a aussi obtenu un certificat en toxicomanies (prévention et intervention) à la Faculté de l'éducation permanente en 1990. Son titre : spécialiste judiciaire en documents. Elle a également été conseillère spécialisée en milieu correctionnel de 1992 à 1997 ainsi qu'agente de probation, tout en étant officière dans les Forces canadiennes durant 11 ans.

Dans le cas de Cathie Gauthier, accusée du meurtre de ses trois enfants le 31 décembre 2008, Mme Signori a analysé de nombreux documents pour conclure que son geste avait été prémédité. Un pacte de suicide avait été convenu entre elle et son mari. Mélanie Alix, reconnue coupable en 2005 du meurtre de sa mère et de son fils, avait également « signé » ses crimes sans le savoir. Les lettres échangées avec son conjoint d'alors ont été des preuves accablantes.

La première chose à savoir en analyse de l'écriture, indique Mylène Signori, c'est que chaque personne possède une écriture qui lui est propre dès l'école primaire et qui s'individualise avec le temps. La deuxième chose, c'est qu'on n'écrit jamais exactement de la même façon. L'écriture est un acte moteur, effectué par un humain, donc légèrement variable d'une exécution à l'autre, d'où les variations naturelles, signale-t-elle. Deux signatures ne sont jamais superposables. Les fraudeurs qui ont l'idée de calquer une signature prêchent donc par excès de précision...

Au microscope, l'outil privilégié de la spécialiste judiciaire en documents, la moindre faille saute aux yeux. Une hésitation dans le geste, une coupure, une reprise, une correction, un petit repentir et la fraude est démasquée.

517 rapports et 24 procès

La criminologue Mylène Signori déchiffre les documents. Au cours de sa carrière, la spécialiste a produit 517 rapports d'expertise et témoigné à 24 procès. Si elle doit rester muette sur les causes actuellement pendantes – le secret professionnel l'empêche de commenter les procès en cours –, elle évoque quelques cas où les criminels ont été trahis par leur griffe. C'est elle qui a évalué les signatures du pire tueur en série de l'histoire du Québec, William Fyfe, d'origine ontarienne, auteur de neuf meurtres de Québécoises entre 1979 et 1999. «J'ai analysé des reçus de motel qu'il signait parfois lorsqu'il venait à Montréal pour tuer», se souvient-elle.

Le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec ne travaille pas pour la police ou les procureurs. «Nous produisons des rapports d'expertise pour la cour. Et nous ne détenons pas la vérité ; nous cherchons à faire parler les pièces à conviction», résume Mme Signori. Peut-elle se tromper ? «Nous utilisons, de préférence, des documents originaux. Mais il arrive que nous devions nous rabattre sur des photocopies. Parfois, les écrits sont déguisés. Le résultat de l'analyse sera calibré en fonction d'une échelle.»

Il arrive à cette femme souriante et rieuse d'être happée par la détresse des auteurs de lettres qu'elle est appelée à étudier. « Forcément, nous devons lire à répétition des lettres de désespoir, par exemple celles découvertes sur les lieux d'un suicide ou d'un homicide. Mais le plus éprouvant demeure la correspondance ou le journal intime des auteurs d'infanticides... Difficile de rester insensible au sort des gens. Des victimes, bien sûr, mais aussi des accusés. La misère humaine touche toujours.»

Chèque frauduleux auquel on a rajouté 1000$ (à gauche); la fraude n'a pas échappé aux limiers. Un appareil peut différencier les encres de différentes compositions chimiques.Parfois, confie-t-elle, pour assurer une distance émotionnelle avec son objet d'étude, elle lit les lettres de bas en haut et de la droite vers la gauche. Les phrases, dans le désordre, sont plus difficiles à retenir et à ruminer...

Les drames familiaux affectent tout le monde, a-t-elle constaté lorsqu'elle est entrée au Laboratoire en 1997. C'est à sa suggestion que son employeur a implanté en 2000 le Programme d'aide aux personnes, visant à soutenir les employés vivant des moments difficiles. Ce service a depuis longtemps démontré sa grande utilité, puisque 115 personnes ont été accompagnées vers des ressources thérapeutiques.

Ses loisirs ? Le vélo, la course à pied, l'écoute de la radio et de la musique, la lecture, idéalement dans un hamac au soleil. Elle aime bien les romans historiques et... les romans policiers.

Le Dr Wilfrid Derome, « cerveau pensant de la police »

Dr Wilfrid DeromeIl a eu entre les mains le cadavre de la petite Aurore Gagnon, martyrisée en 1920 par sa belle mère; a documenté les indices du vol de la banque d’Hochelaga, qui a valu à ses quatre auteurs de finir sur la potence le 24 octobre 1924; a participé au retentissant procès de l’abbé Adélard Delorme, soupçonné d’avoir assassiné son frère. Mais le Dr Wilfrid Derome (1877-1931) a surtout lancé les sciences judiciaires sur des bases solides au Québec en créant, le 26 juin 1914, le premier laboratoire de recherche médicolégal en Amérique du Nord.

On l’appelait le « cerveau pensant de la police », selon son biographe, Jacques Côté, qui a publié un imposant ouvrage sur le médecin en 2003: Wilfrid Derome, expert en homicides (Boréal). Le lecteur accompagne le précurseur des limiers scientifiques au cours de sa formation universitaire à l’Université Laval de Montréal (comme on nommait l’UdeM avant qu’elle obtienne son autonomie en 1920) puis à la Sorbonne, où les pathologistes sont les plus avancés du monde en matière d’autopsies.

Le Dr Derome sera professeur de médecine légale et de toxicologie à l’Université de Montréal et directeur de laboratoire à l’Hôpital Notre Dame. Il formera plusieurs cohortes de médecins légistes et acquerra une expertise en balistique. Son équipe mettra au point une technique de dosage de l’alcool dans le sang, ce qui l’amènera à présenter un premier témoignage d’expert en cour. Montréal est dans une classe à part, au point où le FBI viendra visiter le laboratoire du Dr Derome au moment de mettre sur pied le sien, en 1929.

« L’Amérique lui doit bien des premières, écrit Jacques Côté dans sa postface. Je souhaite que Derome prenne la place qui lui est due dans l’histoire aux côtés des scientifiques de son temps, que ce soit le frère Marie Victorin, Ernest Gendreau, Armand Frappier. »

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (n°427)