Les stars du spectacle allumées par Photon

Martin Granger-Piché et Emric EpsteinUne table de ping-pong, un vieux juke-box, un piano...Plutôt décontractée, l'ambiance au siège de VYV Corporation, installé dans un bâtiment industriel de Rosemont, à Montréal. « C'est notre aire de détente », dit Emric Epstein, 32 ans, catogan, teeshirt et bermuda, cofondateur en 2004 de cette entreprise spécialisée dans les systèmes intelligents de projection vidéo. « On passe pas mal de temps ici », enchaîne en riant son complice Martin Granger-Piché, 37 ans, au style tout aussi détendu.

Ces « trippeux de technologie » (selon leur expression) ont inventé le Photon, un logiciel révolutionnaire qui répond aux demandes de plus en plus pointues des créateurs de spectacles. Photon permet de projeter des vidéos interactives en 3D sur n'importe quelle surface (objet, personne, élément de scène...) même si elle se déplace ou se déforme. « On crée des illusions d'optique comme les effets spéciaux au cinéma, mais en temps réel, devant des milliers de personnes », explique Martin Granger-Piché. « Nous réalisons tout ce qui semble à priori impossible », ajoute Emric Epstein. De quoi plaire aux plus grandes vedettes de ce monde.

Réputé pour sa robustesse et sa fiabilité, capable de s'adapter aux conditions les plus difficiles (lumière, fumée, tournée...), Photon a donné vie aux spectacles internationaux de Alicia Keys, Justin Timberlake, Miley Cyrus, Shakira et autres Britney Spears. Mais aussi à des installations permanentes comme celles du directeur artistique Franco Dragone au casino de Macao, du musée national de Singapour, de la Société des arts technologiques de Montréal et du Quartier des spectacles de la métropole. Sans oublier le Cirque du Soleil – son tout premier client –, qui a largement contribué à son rayonnement et l'a même conduit à faire une présentation à la 84e cérémonie des Oscars, en 2012.

Coup de foudre amical

Justin Timberlake, The 20/20 Experience World TourVYV ? Ne cherchez pas ce que signifie le mystérieux nom de la compagnie. « Ça ne veut rien dire, c'est juste qu'on trouvait ça beau sur le plan graphique ! » indique Martin Granger-Piché. Tout a commencé par un coup de foudre amical, durant un baccalauréat en informatique à l'Université de Montréal, en janvier 2000. D'origine française, Emric Epstein arrivait des Antilles pour apprendre à créer des jeux vidéo, après un parcours scolaire scientifique. Martin, lui, avait étudié en musique au cégep de Saint-Laurent et voulait se réorienter. Toujours sur la même longueur d'onde, les deux amis entreprennent ensuite une maîtrise en informatique graphique. Avec, déjà en tête, l'idée de se lancer en affaires.

Plutôt que de se spécialiser dans les jeux vidéo – comme la plupart de leurs collègues d'études –, ils flashent sur le monde du spectacle. « On s'est aperçus que les outils et techniques utilisés dans ce milieu étaient plutôt archaïques, comparativement à l'état des connaissances universitaires et à tout ce qu'il était possible de faire », mentionne Emric Epstein. À cette époque, alors qu'ils sont encore étudiants, ils apprennent que le Cirque du Soleil recherche un système vidéo interactif pour un spectacle destiné à un bateau de croisière (Le bar du bout du monde). « Après avoir rencontré les responsables, on leur a fabriqué un prototype en deux jours et deux nuits blanches ! » raconte Martin Granger-Piché. C'était parti pour la gloire.

Créée dans la foulée, leur entreprise est hébergée durant un an par le Centre d'entrepreneurship HEC-Poly-UdeM. « Ça a été notre incubateur, souligne Emric Epstein. Les services de coaching du Centre nous ont aidés à devenir des gestionnaires avisés. » Le duo se présente ensuite à différents concours destinés aux jeunes entrepreneurs... qu'ils remportent tous, réussissant du coup à autofinancer l'entreprise. Depuis, un succès n'attend pas l'autre. « J'ai rencontré Justin Timberlake le soir de mes 25 ans, relate Emric Epstein, l'oeil pétillant. C'était weird, vraiment surréel ! » Auparavant, les deux geeks avaient conçu les effets interactifs des projections « tentaculaires » de Delirium, spectacle multidimensionnel du Cirque du Soleil présenté dans de grands arénas d'Amérique du Nord. « L'imprésario de Justin Timberlake y avait assisté et voulait la même chose pour la tournée mondiale en 2007, poursuit Martin Granger-Piché. On s'est retrouvés à faire un pitch directement pour Justin ! » Lequel a aussitôt été conquis.

Ne pas avoir peur de se lancer

Les aiguilles et l'opium, produite par la compagnie Ex Machina, de Robert LepageCe n'est qu'une fois le contrat signé que les deux hommes d'affaires prennent la mesure du gigantesque défi qui les attend. « On n'avait jamais fait de tournée, notre logiciel n'était pas encore tout à fait au point et nous disposions de très peu de temps pour livrer le concept, se souvient Martin Granger-Piché. Autour de nous, personne ne croyait qu'on allait y arriver. » Ils ont pourtant réussi, à tel point que l'équipe de Justin Timberlake leur a confié sa tournée suivante.

« Accepter de réaliser un contrat de cette envergure avec tous les défis technologiques de l'époque, c'était extrêmement ambitieux ! fait observer Pierre Poulin, leur directeur de maîtrise, professeur au Département d'informatique et de recherche opérationnelle de l'UdeM et actionnaire minoritaire de VYV. Fallait pas avoir peur : surtout qu'ils n'étaient qu'une équipe de deux ! »

Complices et complémentaires, Emric Epstein et Martin Granger-Piché se relaient durant les périodes de stress. Sans jamais de chicanes ? « Bien sûr qu'il y en a ! répond Emric. Mais on se réconcilie tout de suite après. » Pour garder l'étincelle, ils se retirent chaque mois – mais toujours ensemble – dans un petit chalet au bord d'un lac. « Ça nous sort du tourbillon du bureau, remarque Martin Granger-Piché. On brainstorm autant sur le développement de notre technologie que sur celui des affaires. » Et ils peuvent rester 12 heures d'affilée devant leurs ordis avant de se lever pour réchauffer une pizza et attraper une bière.

Comptant aujourd'hui 12 employés – tous des gars, le milieu étant encore très masculin –, VYV est rentable depuis le début et croît à bon rythme. Les deux entrepreneurs ont une foule de projets partout sur la planète et des idées plein la tête pour repousser davantage les limites avec leur logiciel. « On n'a ni dettes ni investisseurs, on jouit donc d'une grande liberté, résume Martin Granger-Piché. Ça nous permet d'orienter l'entreprise comme on veut. » Et de se programmer un avenir sans bogues.

Isabelle Grégoire

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (n°427)