L'autopsie médicolégale permet de retracer les circonstances de la mort

Image : UdeM

L'odeur de la mort lève le cœur dès que les portes de l'ascenseur s'ouvrent devant le corridor menant aux salles d'autopsie, au sous-sol de l'immeuble Wilfrid Derome, rue Parthenais, à Montréal. «Dans notre métier, il faut apprendre à vivre avec cette odeur de putréfaction de la chair humaine», commente stoïquement le Dr Yann Dazé, l'un des cinq pathologistes du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec.

 

Ici, de 650 à 750 cadavres par an sont autopsiés par des pathologistes judiciaires. De l'autre côté du mur, la morgue renferme jusqu'à une centaine de corps qui feront l'objet d'un examen post mortem commandé par le coroner, chargé de rechercher «les causes et les circonstances des décès obscurs, violents ou survenus par suite de négligence». Dans les cas de morts d'enfants et de suicides, des autopsies sont aussi pratiquées. Les examens de routine se règlent en une heure et demie; les plus compliqués peuvent s'étirer sur plusieurs jours.

Ce travail est essentiel, car il permet de préciser l'origine et les circonstances des morts suspectes, explique Pascal Mireault, directeur du volet Médecine légale et toxicologie au Laboratoire. Par exemple, le pathologiste découvrira qu'une personne a été tuée avant un incendie si l'on n'observe pas de traces de fumée dans la trachée et que le taux de la carboxyhémoglobine est normal dans le sang. Mais les cas sont souvent complexes: lequel des 50 coups de couteau a causé la mort de cette victime d'un homicide? Comment est morte une personne qui ne présente aucun signe de traumatisme?

Selon M. Mireault, qui est titulaire d'un baccalauréat et d'une maîtrise en chimie de l'Université de Montréal, le pathologiste est en première ligne dans le processus interdisciplinaire qu'on applique dans ce laboratoire fondé en 1914, le premier du genre en Amérique du Nord. Sur le cadavre, il faut prendre soin de relever les traces de tissus humains ou de textiles provenant de tierces personnes, autant de pièces à conviction pour le procès à venir. Ensuite, on prélève les organes afin de les examiner de manière macroscopique puis au microscope. Certains sont ciselés en fines lamelles par des techniciens spécialisés. « L'autopsie en soi est un acte de profanation, mais qui est encadré par des lois, qui sert une cause scientifique et qui se fait dans le respect de la dépouille », résume le Dr Dazé.

De nouvelles technologies permettent des autopsies virtuelles qui ont l'avantage de présenter les organes sans que les manipulations les altèrent. On peut aussi enquêter sur les causes génétiques de la mort à partir d'échantillons organiques. Mais le pathologiste demeure le premier et souvent le seul de l'équipe à avoir accès à l'intégralité du corps. « Tous les résidents en pathologie des universités québécoises offrant la formation en médecine doivent faire huit semaines de stage ici », reprend M. Mireault, qui est à la tête de son service depuis 2008. Il confesse que la relève est difficile à assurer, car cette spécialité a moins la cote que d'autres auprès des jeunes médecins, qui apprécient «le contact avec le patient ».

Objectif transparence

Longtemps, les travaux menés au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale ont été nimbés de mystère et l'on protégeait le personnel de la curiosité du public. Aujourd'hui, affirme son directeur, Yves Dufour, la transparence est de rigueur. Un pas de plus a été franchi dans cette direction à la suite de l'explosion d'un convoi ferroviaire de pétrole brut à Lac Mégantic le 6 juillet 2013. Grâce au Laboratoire, 40 des 47 victimes ont été formellement identifiées en trois semaines au moyen de l'analyse d'ADN, de l'anthropologie judiciaire et d'autres disciplines ou techniques. « C'était un défi sans précédent. Nous avons rencontré les familles des victimes durant le processus d'identification afin de leur présenter l'évolution de nos travaux, relate Pascal Mireault. Nous avons répondu à leurs questions du mieux que nous avons pu. Je crois que cela les a rassurées, même si nous n'avions pas toujours de bonnes nouvelles à leur annoncer. »

La tragédie de Lac Mégantic ainsi que l'incendie d'une résidence pour personnes âgées à L'Isle Verte le 23 janvier 2014, qui a fait 32 morts, sont des cas exceptionnels dans l'histoire d'un pays. Même la ville de New York, qui compte 8,4 millions d'habitants, n'a pas connu de tels désastres de masse depuis l'effondrement des tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001. D'ailleurs, les experts américains ne sont pas infaillibles; près de 40% des 3000 victimes du 11 septembre n'ont pas encore été identifiées. Le processus est toujours en cours.

Ces deux évènements, en raison des défis hors du commun qu'ils ont posés, ont marqué profondément le personnel du Laboratoire. Pendant plusieurs semaines, ces professionnels ont travaillé sur les lieux mêmes des tragédies dans des conditions extrêmes, parfois en présence des endeuillés. Pour une équipe habituée à une certaine distanciation des drames, cela a été un choc.

Pascal Mireault souligne que la science judiciaire évolue de façon remarquable et réunit des experts du monde entier dans un réseau où l'information circule de mieux en mieux, grâce aux publications scientifiques et à l'occasion de congrès et de conférences internationales. « Le parti pris de la transparence nous vient d'ailleurs des leçons tirées du 11 septembre. Nous avons toujours avantage à communiquer un maximum d'information », signale-t-il. Quelques laboratoires continuent de fonctionner en vase clos, mais ils sont l'exception.

Les chercheurs de Montréal, en tout cas, publient dans des revues spécialisées et se distinguent par leur créativité en balistique, toxicologie, biologie moléculaire et odontologie judiciaire, notamment. Ce travail scientifique est valorisé par la direction. « À l'échelle canadienne, nous figurons dans le peloton de tête en matière de rendement », déclare Yves Dufour. Une situation qui réjouirait le pionnier Wilfrid Derome.

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (n°427)