Le meurtrier est accusé...19 ans après son crime

Le 12 juillet 1995, Joleil Campeau, neuf ans, est agressée et tuée dans un boisé d'Auteuil, au nord de Laval. Les indices sont minces. L'enquête piétine. Faute de preuves, on abandonne les recherches. Le criminel court toujours, presque deux décennies plus tard.

En 2010, rebondissement inattendu. L'analyse de l'ADN pris sur une cagoule conservée comme pièce à conviction au dossier permet de désigner un suspect. Éric Daudelin, prédateur sexuel au lourd passé, est formellement accusé le 27 mars 2014 au palais de justice de Laval. Sentence : prison à vie. « Des causes comme celle-là nous procurent le sentiment du devoir accompli », mentionne Léo Lavergne, qui a fait l'analyse menant à la réouverture de l'enquête. Il a eu devant lui les échantillons retrouvés sur les lieux du crime.

Le scientifique a prélevé l'ADN d'un homme et l'a comparé avec celui de quelque 300 000 individus figurant dans le fichier des condamnés de la Banque nationale de données génétiques du Canada. Ce fichier regroupe depuis 2000 des renseignements sur les auteurs de crimes de différentes natures. Il a obtenu un « match », comme on dit ici quand on associe une pièce à conviction et un suspect. Sur cette base, les enquêteurs ont lancé une opération d'infiltration pour amener l'assassin à avouer son meurtre. « Il y a 20 ans, une telle procédure était impensable, car nous n'avions pas les outils permettant de retracer avec précision une telle somme de séquences génétiques et de l'intégrer à une banque de données nationale », dit Léo Lavergne, diplômé en biochimie de l'Université de Montréal.

Dès 1989, il travaille à la mise sur pied du secteur d'analyse moléculaire du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec. À son arrivée, l'expertise biologique n'occupait que sept employés ; aujourd'hui, l'analyse génétique accapare 63 personnes sur deux étages de l'immeuble Wilfrid-Derome, où des microscopes à balayage, séquenceurs électroniques et autres appareils de haute précision remplissent l'espace. Quant au nombre de dossiers ouverts par année, il a été multiplié par quatre.

Ce sont les découvertes scientifiques modernes qui ont permis de « démocratiser » l'identification génétique. « Auparavant, pour extraire l'ADN, nous avions besoin d'un échantillon visible à l'oeil nu comme une goutte de sang ou un bout de peau, alors que de nos jours nous travaillons avec des traces invisibles, de l'ordre du milliardième de gramme... Il y avait aussi les délais de manipulation qui limitaient nos interventions. Maintenant, on peut se contenter des traces laissées sur un mégot de cigarette ou le rebord d'une tasse. Et les techniques modernes d'amplification ont beaucoup diminué le temps d'analyse. »

Département des miracles

« Avec environ 6000 dossiers par an, on nous surnomme le “département des miracles” », explique Diane Séguin à un groupe de journalistes invités à visiter le Laboratoire, une première en un siècle. Ici, près de la moitié des employés sont des diplômés universitaires en chimie, biologie ou médecine. Signe des temps, le personnel est essentiellement féminin. Autrefois, c'était un milieu exclusivement masculin.

Le cas de Joleil Campeau n'est qu'un exemple de cause résolue par ces enquêteurs à blouse blanche qui traquent les criminels jusque dans leurs gènes. À présent mise à contribution dans le cas de délits mineurs, l'analyse génétique pourrait diminuer la criminalité...avant que le crime survienne. « Intercepter l'auteur d'un petit vol ou d'une invasion de domicile, cela revient parfois à stopper la progression d'un criminel vers des actes plus graves », reprend Léo Lavergne. En effet, 4 crimes majeurs sur 10 sont perpétrés par des individus qui ont d'abord commis des infractions mineures et qui ont été fichés pour ce délit. Un séjour en prison, ça refroidit les ardeurs...

Léo Lavergne est un biochimiste judiciaire. Image : UdeMC'est un concours de circonstances qui a conduit Léo Lavergne à travailler sur des dossiers criminels. Originaire de Montréal, il avait découvert la génétique médicale à l'occasion d'un emploi d'été au laboratoire du Dr Michel Potier. Emballé par la recherche, il a rédigé par la suite un mémoire de maîtrise sur l'acide ribonucléique de transfert avec le bio informaticien Robert Cedergren. Il entamait des études doctorales lorsqu'il s'est joint au personnel du tout nouveau service de dépistage prénatal des maladies génétiques au CHU Sainte-Justine.

Par la suite, la perspective de créer un laboratoire d'identification judiciaire lui a souri. Il a formé une douzaine de spécialistes en plus d'avoir été à l'avant-garde de la recherche dans son domaine. Il a participé à de nombreuses conférences internationales sur le sujet, amenant son équipe vers une reconnaissance nationale. Pendant plusieurs années, Léo Lavergne n'a pas ménagé son temps pour respecter les échéances et livrer ses expertises. L'élaboration d'une étude sur la population québécoise, menée auprès de 900 individus, lui a valu des horaires de sept jours sur sept. « Tout était à faire », soupire-t-il.

Durant les dernières années, l'expert s'est consacré à élargir son champ d'action : l'analyse des « mélanges d'ADN ». Un défi intellectuel consistant à remettre en place les traces laissées par diverses personnes sur un même échantillon. Pour l'avenir, le réseautage criminel et la gestion des banques de données à long terme sont dans sa mire. Comment évoluera l'analyse moléculaire? On espère pouvoir donner, à la suite de l'analyse d'un échantillon laissé par un criminel, une description physique du suspect. À partir d'une seule cellule trouvée sur les lieux du crime, on pourra en quelque sorte esquisser un véritable portrait-robot du meurtrier comprenant la couleur de ses cheveux et de ses yeux, de même que son origine ethnique.

L'ADN du crime

Les séquences d’acide désoxyribonucléique (ADN) sont propres à chaque individu dans ses milliards de cellules. Un échantillon de sang, de salive ou encore un cheveu suffisent pour localiser une suite de paires de bases répétitives à 13 endroits ou plus situés sur les chromosomes 2, 3, 7, 8, 18, 19, 21 et autres. La marge d’erreur est pratiquement nulle, à condition, bien sûr, de ne rien perdre de la traçabilité des échantillons à l’étude. D’ailleurs, ce secteur du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec comporte des mesures de confinement exceptionnelles. Les visiteurs doivent se contenter ici d’observer les chercheurs à travers des vitres.

Même notre photographe n’a pu passer la porte et a dû laisser son appareil à un membre du personnel. Une fois recueillies à l’aide de matériel d’extraction et de séquençage, les données génétiques sont enregistrées grâce au système appelé Combined DNA Index System, qui a été conçu par le FBI et le département de la Justice des États-Unis. Interpol est un autre partenaire dans le cas de recherches à l’échelle internationale.

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (n°427)