La triste destinée d'un village mort-né

  • Forum
  • Le 27 octobre 2014

  • Martin LaSalle

Surnommé Putainville, le village de Roc-d'Or était en grande partie constitué de shacks (cabanes en bois rond), où vivaient des familles pauvres. La photo a été prise vers 1936. (Photo: Société d'histoire de Malartic, Fonds Jean-Guy-Lapierre) Lorsqu'ils se remémorent le défunt village abitibien de Roc-d'Or, les Malarticois le désignent encore par le surnom qu'on lui donnait à l'époque : Putainville!

Or, si la réputation du village était en partie méritée, elle était grandement exagérée : ce n'est pas uniquement la présence des maisons de jeux, des débits de boissons illégaux et des maisons de prostitution qui a causé la perte de cette agglomération mal aimée.

Un vieux mythe abitibien attribue la responsabilité du démantèlement de Roc-d'Or à Joseph-Albert Renaud, le curé fondateur de la ville voisine, Malartic. Or, ce sont davantage des motifs d'ordre politique et financier, invoqués dès la naissance de ce village, en 1936, qui sont à l'origine de son éradication, en 1948.

C'est ce que met en lumière Alexandre Faucher dans son mémoire de maîtrise intitulé «De l'or et des putes : vie et mort d'un village de squatters en Abitibi», rédigé sous la direction de Denyse Baillargeon, professeure au Département d'histoire de l'Université de Montréal.

L'origine de Roc-d'Or

Alexandre Faucher (Photo: Alicia Hotz)Après la mise en service en 1935 d'une mine sur le territoire qui allait devenir Malartic quelques années plus tard, il y a eu un afflux important de personnes venues y travailler. Ce territoire formait un village fermé où la vie quotidienne était régentée par les dirigeants de la mine. Seuls les cadres de l'entreprise et les travailleurs pouvaient y résider : les femmes et les enfants n'y étaient pas admis et il était interdit d'y consommer de l'alcool.

Pas surprenant que, dès 1936, nombre de travailleurs décident de s'installer au nord du village minier, sur les terres de la Couronne. «Comme dans la plupart des villages ouverts de l'Abitibi de l'époque, le climat social était effervescent à Roc-d'Or, mais le vice y était bien moins présent que son terrible sobriquet le laisse présumer», commente M. Faucher.

La même année, le gouvernement provincial de coalition dirigé par Maurice Duplessis amorce une réforme de la Loi sur les mines, entre autres pour mettre fin au modèle de double structure municipale qui régit alors la création des villes unifiées telles Rouyn (village ouvert) et Noranda (ville fermée). Avec la réforme, on veut créer un type de village hybride. Et, en établissant Malartic en 1939, l'État veut en faire une municipalité modèle. La nouvelle ville compte alors 2000 âmes.

Certaines maisons ont été déplacées de Roc-d'Or vers Malartic entre 1943 et 1948. (Photo: Société d'histoire de Malartic, Fonds Laurent-Chartier)

Une enquête révélatrice sur le plan historique

En 1942, Roc-d'Or compte plus de 1100 habitants, mais les 266 maisons ou commerces qui y sont érigés sont illégaux parce qu'installés sur des terres du gouvernement. C'est ce qui incite le ministre des Terres et Forêts à commander cette année-là une enquête sur l'avenir de ce village.

Le rapport qui en découlera a été la pièce maîtresse des travaux de recherche d'Alexandre Faucher.

L'enquête révèle que, dès 1936, le gouvernement avise les résidants de Roc-d'Or qu'ils occupent illégalement les terres de la Couronne. Ceux-ci répondent par une demande de constitution de leur village en municipalité. Cette demande leur sera refusée, tout comme les nombreuses autres qu'ils effectueront par la suite.

«Le rôle du curé Renaud apparaît alors dans toute sa réalité : même s'il militait en faveur de l'élimination de Putainville, ce n'est pas lui qui est à l'origine des premiers refus d'incorporation ni de la décision gouvernementale, en 1942, de mener une enquête», indique celui qui est originaire de Malartic.

La décision, prise par le gouvernement en 1943, d'éradiquer Roc-d'Or découle essentiellement d'un motif financier : peuplé surtout de gens pauvres, le village frise l'insalubrité en raison de l'absence d'installations sanitaires et de rues. L'État aurait été seul à assumer l'important coût des infrastructures qu'aurait commandées la constitution en municipalité, puisque les Malarticois refusaient d'aider financièrement Putainville. Les propriétaires miniers de Malartic y étaient d'autant plus opposés qu'ils la soupçonnaient d'être un foyer de syndicalisme!

Ironie de l'histoire

Le démantèlement de Roc-d'Or s'est déroulé de 1943 à 1948. Les maisons et établissements modernes sont déménagés à Malartic, tandis que la plupart des bâtiments de piètre qualité  les shacks sont détruits. L'État aide les résidants à s'installer à Malartic.

«La décision de favoriser Malartic, qui est directement construite sur un gisement aurifère, est responsable d'une multitude de problèmes en raison de la présence de galeries très peu profondes, directement sous les rues et les bâtiments de la municipalité», déplore Alexandre Faucher.

Résultat : 20 familles de Malartic ont dû être évacuées en 1981 parce qu'on craignait l'effondrement d'une mine désaffectée. Plus récemment, en 2008, le quartier sud de Malartic a été rasé pour permettre l'exploitation d'un gisement d'or : 205 immeubles résidentiels, deux écoles, une maison de retraite et une garderie ont été démolis...

«Au lieu de construire Malartic directement sur le gisement, si le gouvernement avait privilégié Roc-d'Or en 1939, un grand nombre de désagréments auraient été évités, tant pour les minières que pour les habitants», conclut-il.

Sans compter que, jusqu'à tout récemment, des familles originaires de Putainville et habitant Malartic aujourd'hui étaient encore affublées de surnoms rappelant leur ancien lieu de résidence...


 

Restriction de consultation de 100 ans

Le rapport de l’enquête commandée en 1942 par le ministère des Terres et Forêts est un document de 40 pages qui fait l’objet d’une restriction de consultation pour une période de 100 ans. Toutefois, en raison de la nature universitaire de ses travaux de recherche, Alexandre Faucher a pu le consulter grâce à une dérogation.