Une coccinelle de l’UdeM à la une du National Geographic

Dinocampus coccinellae et Coccinella maculeata. Image : Anand Varma, Jacques Brodeur, UdeM.Une photographie illustrant les travaux de l'équipe de l’entomologiste Jacques Brodeur, professeur au Département de sciences biologiques de l'UdeM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en lutte biologique, fait la une du magazine National Geographic du mois de novembre.

 

Cette photographie représente une espèce de guêpe vivant au Québec (Dinocampus coccinellae) qui a trouvé un moyen original d'assurer la survie de sa descendance: elle force une coccinelle (Coccinella maculeata) à devenir la garde du corps de sa larve. «Ce qui est fascinant, c'est que la coccinelle, en partie paralysée par le cocon de son parasite, retrouve la liberté après avoir été mobilisée. Elle peut recommencer à se nourrir et à se reproduire», explique Jacques Brodeur.

Comportement courant chez les insectes, la guêpe pond son œuf dans le corps de la coccinelle. Mais ce qui est particulier ici, c'est que, en croissant, le parasite ne détruit pas son hôte. Parvenue à l'état de larve, la guêpe s'extirpe du corps de la coccinelle et tisse son cocon dans ses pattes. La coccinelle doit se mouvoir avec ce colis encombrant sous elle pendant tout le cycle de maturation. Ce n'est qu'après avoir atteint sa taille adulte que la guêpe libèrera la coccinelle.

Jacques Brodeur veut documenter scientifiquement ce comportement inusité. «Habituellement, les insectes parasitoïdes tuent leurs hôtes. Dans le cas présent, la larve se protège des prédateurs jusqu'à sa maturité», signale ce spécialiste de la lutte biologique. Les oiseaux et insectes qui se nourrissent de larves de guêpes ne s'attaquent pas aux coccinelles, dont les couleurs vives sont synonymes de danger. La larve possède ainsi la meilleure des armures.

L'expérimentation en cours dans les locaux de l'Institut de recherche en biologie végétale consistera à préciser les différents aspects du phénomène, soit la durée du cycle, le taux de succès, etc. Mais on cherchera aussi à déterminer pourquoi le parasite a choisi ce moyen d'adaptation. «La coccinelle peut-elle refuser de collaborer? On n'en sait rien. Nous allons reproduire différentes situations en laboratoire pour voir laquelle est la plus avantageuse sur le plan de la reproduction», dit M. Brodeur.

La mafia chez les insectes

Comme dans un roman policier, la guêpe semble employer à l'égard de la coccinelle une «stratégie mafieuse» où l'esclave est face à une proposition qu'elle ne peut refuser... La coccinelle qui accepte de collaborer aura la vie sauve alors que celle qui résiste le paiera cher. «On espère que ce comportement se produira dans nos cages, ce qui serait une première», mentionne Frédéric Thomas, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, en France. Biologiste spécialisé dans l'évolution, il effectue en ce moment un séjour de recherche à l'Université de Montréal, où il se penche sur le cas de Dinocampus coccinellae. «Ce qui est intéressant, c'est que le parasite croît à l'extérieur du corps de son hôte et le manipule quand même. C'est comme si mes gènes dictaient votre comportement à distance.»

Les oiseaux se comportent aussi de cette façon. Les pies qui hébergent dans leur nid le poussin du coucou geai ont intérêt à bien s'en occuper, sinon toute la nichée pourrait être massacrée. Comme un tueur engagé par la mafia, le coucou geai fait la tournée des nids où il a déposé ses œufs et punit sévèrement les couples de pies qui n'ont pas pris soin de ses rejetons...

Au cours des dernières années, M. Thomas s'est notamment intéressé aux insectes qui ont la curieuse habitude de se jeter à l'eau lorsqu'ils sont envahis par un parasite. Le grillon des bois (Nemobius sylvestris), par exemple, adopte une conduite contreproductive au profit de son parasite lorsque le nématomorphe Paragordius tricuspidatus s'empare de lui. Celui-ci a besoin d'un milieu aqueux pour se reproduire, alors que le grillon s'en tient loin, en principe. L'entomologiste a observé des dizaines de ces insectes risquer la noyade pour obéir à leur parasite qui, une fois dans l'eau, part à la recherche d'un partenaire sexuel. On a décrit de tels types de «comportements parasitaires» chez une centaine d'espèces d'insectes, mais le type «garde du corps» serait le plus rare et le moins bien documenté.

Des insectes insecticides

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biocontrôle, Jacques Brodeur analyse les principes écologiques de lutte contre les insectes ravageurs en agriculture. Il veut contribuer à la promotion de la lutte biologique comme approche efficace, économique et durable en vue de limiter les populations d'insectes ravageurs. Il a participé à la rédaction, entre autres, d'un livre sur la gestion intégrée des insectes ravageurs des grandes cultures au Québec.

La coccinelle qui a attiré l'attention de M. Brodeur est reconnue pour sa consommation de pucerons, nuisibles aux cultures. On veut donc tout savoir sur les organismes qui pourraient nuire à sa croissance. Mais c'est surtout la recherche d'ordre fondamental qui occupe actuellement MM. Thomas et Brodeur. «J'avais observé ce comportement dans les champs il y a quelques années et j'ai toujours voulu le documenter en laboratoire», explique Jacques Brodeur, qui a profité de la venue de Frédéric Thomas pour élaborer le protocole de recherche.

La stagiaire Fanny Maure, étudiante à l'Université de Montpellier, tentera de montrer l'efficacité de la manipulation de la guêpe à l'endroit de la coccinelle. Elle testera la prédation lorsque le cocon sera sans protection, surveillé par un garde du corps vivant ou par la seule carapace de la coccinelle.

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