À quoi sert la prison?

Illustration : Benoît Gougeon.En privant les individus de leur liberté, la prison sert à dissuader les gens de commettre des crimes. «Nous savons tous que la prison existe, explique Maurice Cusson, professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal. Cette seule pensée occupe notre esprit et nous retient de commettre des infractions.»

Voilà une finalité bien documentée par la science, et M. Cusson apporte une pierre de plus à l'édifice en participant à une grande recherche sur l'homicide dans le monde. «Dans des sociétés où l'appareil policier est inefficace et les prisons inexistantes, le taux de meurtres est beaucoup plus élevé qu'ailleurs. La corrélation peut être multipliée par 50. En d'autres termes, lorsque les gens n'ont pas peur d'être jetés en prison, ils commettent plus de crimes graves.»

Au Canada, le taux d'homicides se situe autour de un pour 100 000 habitants; dans certains pays d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud (Honduras, Nicaragua, Colombie), ce taux atteint 50 ou 60. Des proportions semblables touchent les pays en guerre. «Une police efficace et non corrompue, et des bonnes prisons, ça va ensemble pour diminuer le nombre de délits graves dans un milieu», résume M. Cusson. Le système carcéral sert aussi à neutraliser les personnes dangereuses. On les place à l'écart de la société pour les empêcher de perpétrer des actes criminels.

Quelle peine imposer aux auteurs de crimes? Voilà une question complexe qui fait appel à la gravité du geste accompli. «La peine d'emprisonnement doit être proportionnelle à l'ampleur du délit. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il y a un consensus assez clair sur cette question. À des crimes différents, une peine différente.»

La prison n'a pas toujours existé. Apparue au 18e siècle et «perfectionnée» au 19e, elle succède aux galères en France, où l'on envoyait les criminels. Jugée inhumaine, cette sentence provoquait une forte mortalité. En Angleterre, on se débarrassait des bandits par milliers en les envoyant peupler les colonies.

L'emprisonnement donne-t-il de bons résultats? «Ce n'est ni mieux ni pire que l'imposition de peines communautaires, répond le criminologue. C'est-à-dire que l'on constate les mêmes taux de récidive chez les deux catégories de condamnés.»

Il rappelle que la quasi-totalité des prisonniers retrouvent un jour la liberté. En fait, une minorité passe plus de cinq ans derrière les barreaux et ceux qui écopent d'une peine de 25 ans sont très peu nombreux de nos jours. «Les longues peines sont très rares parce que les crimes graves sont très rares, fait observer l'expert. On compte plus d'un million de délits par an au Canada, parmi lesquels tout juste quelques centaines de meurtres.»

Grand lecteur de biographies de criminels, M. Cusson croit que, au moment de leur libération, les prisonniers ont trois réactions possibles. Soit que l'incarcération n'a eu aucun effet sur leurs modes de pensée et ils retourneront alors possiblement à leurs comportements illicites. Soit que la prison a eu l'effet contraire de celui recherché : les nouveaux amis forment un réseau qui les fera replonger dans le crime dès leur libération. Enfin, troisième catégorie, les prisonniers ont consacré leur temps libre à la réflexion et ont été transformés par leur incarcération. Ce sont ces personnes qui intéressent le plus le criminologue. M. Cusson considère le criminel comme une personne qui décide de sa destinée.

Les prisons demeurent un «mal nécessaire», où la vie est difficile, selon lui. La violence et l'intimidation y sont endémiques et la souffrance morale est omniprésente. Mais elles sont un maillon satisfaisant du système judiciaire, puisque la grande criminalité demeure faible dans notre pays. De plus, dans les pénitenciers fédéraux, les prisonniers peuvent amorcer une réinsertion sociale en s'inscrivant à des cours. On en a vu suivre une formation universitaire par correspondance. Nous sommes loin des prisons surpeuplées et insalubres du passé. Et encore aujourd'hui, dans certains pays, la nourriture des condamnés n'est même pas incluse.

Mathieu-Robert Sauvé