Ce que les chimpanzés ont appris à Daniel Paquette

  • Forum
  • Le 3 novembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les chimpanzés n'ont peut-être pas le sens de l'humour, mais ils savent rire. (Photos: Gilles Bergeron) Ils s'appellent Maya, Spock, Merlin et Sophie et ont été les premiers bébés de Daniel Paquette, bien avant qu'il soit lui-même papa, alors qu'il était à sa première année de baccalauréat en biologie à l'Université de Montréal.

 

Ces chimpanzés provenant d'un centre de reproduction en Oklahoma avaient été retirés de leur colonie afin qu'on observe leur comportement dans un environnement contrôlé.

En plus de constituer la base de son doctorat en anthropologie, cette expérience a marqué la vie de l'éthologiste, qui travaille aujourd'hui au pavillon Marie-Victorin de l'UdeM, à un jet de pierre du laboratoire aménagé à l'intention des primates par la chercheuse Mireille Mathieu, professeure au Département de psychologie. «Je m'étais proposé pour m'occuper de ces singes par pure curiosité. J'ignorais dans quelle aventure je m'embarquais», relate le professeur 38 ans après cette adoption inusitée.

Aujourd'hui retraité, Spock a reconnu son vieil ami après plusieurs années de séparation. (Photo: njwight) Ces singes, il les a nourris, chatouillés, lavés, épouillés, amusés, soignés – il a même dormi avec eux certains soirs – et s'y est attaché à tel point que, après la fin de l'expérience, il a poursuivi ses observations pendant plusieurs années au Jardin zoologique du Québec, où il avait eu l'autorisation d'entrer quotidiennement. De son propre aveu, il était temps qu'il revienne dans le monde des humains, au milieu des années 90, car il était devenu lui-même un peu plus singe, comportements et vocalisations inclus... Il raconte qu'il sentait même un peu trop le chimpanzé en rentrant chez lui.

Cette recherche aura orienté les travaux du spécialiste du développement de l'enfant. Elle lui a permis d'élaborer en partie la théorie de la relation d'activation à partir de ses observations sur les singes afin de comprendre la spécificité des liens père-enfant chez l'être humain. «Dès la petite enfance, les mammifères développent un lien d'attachement très fort avec l'adulte qui en prend soin, le plus souvent la mère, explique-t-il. La relation d'activation est une autre forme d'attachement qui prépare l'enfant à la prise de risque, la compétition, l'intégration dans la collectivité.»

Proches cousins

«Les chimpanzés partagent avec Homo sapiens 99 % de leurs gènes, rappelle l'auteur de Ce que les chimpanzés m'ont appris, qui vient de paraître chez MultiMondes. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes capables de nous comprendre. L'une des plus grandes différences entre nos espèces se situe d'ailleurs sur le plan de la communication. Leurs cordes vocales ne leur permettent pas d'émettre des sons aussi précis que les nôtres.»

Daniel PaquetteLes chercheurs ont répertorié 34 vocalisations de base qui expriment la joie, la peur, la menace, etc. «Ce n'est pas le rire qui est le propre de l'humain, écrit-il, mais sans doute l'humour. On entend nettement une vocalisation à basse tonalité lorsqu'on chatouille un chimpanzé.»

Autre différence de taille, les pères ne s'occupent pas de leurs petits. C'est un travail qui revient essentiellement à la mère. Pourtant, dans le cas de Maya, Merlin, Spock et Sophie, ce sont des humains qui leur ont donné le biberon, les ont bercés et réconfortés. «Par un mécanisme de survie, le lien d'attachement crée des individus sûrs d'eux, capables d'affronter les défis de l'existence. Ceux qui en sont privés deviennent plus souvent déviants, sont isolés ou agressifs.»

L'activation, oui papa!

M. Paquette a constaté que les jeux physiques jouaient un rôle majeur dans la relation des bébés chimpanzés avec les adultes, élément qui allait s'avérer capital pour l'étude des enfants humains. Mais pas n'importe quel jeu. Il s'agit de confrontations ludiques dont les règles sont établies et appliquées par l'adulte. Au moindre débordement, le jeu s'arrête.

«Chez les mammifères, y compris les chats et les écureuils, le jeu physique fait partie intégrante du processus d'apprentissage et c'est plus souvent la spécialité des mâles. Il ne faut pas négliger les effets de ces jeux sur le développement de l'enfant.»

Dans sa conclusion, l'éthologiste énumère quelques points communs entre les singes et l'être humain. La quête du pouvoir, centrale chez l'homme, est également présente chez les chimpanzés. C'est même selon lui un «héritage des primates qu'on ne peut nier». La coopération, sans laquelle notre espèce n'aurait pas survécu, est une caractéristique plus présente chez l'humain. Or, cette notion n'est pas absente des rapports père-fils. «Les jeux père-enfant sont liés à la compétition mais, contrairement à ce qui était attendu, ils diminuent la compétition entre les enfants à la garderie, en facilitant la maîtrise de la colère. Il faudra bien sûr confirmer nos résultats par d'autres études. Ces jeux ne sont pas violents et permettent de favoriser à court terme l'attachement père-enfant ainsi que de raffermir les liens sociaux entre les enfants.»

Mathieu-Robert Sauvé


 

Des singes dans la classe!

Étudiants au baccalauréat à la fin des années 70 et assistants de recherche au laboratoire de Mireille Mathieu, Daniel Paquette et Pierre Banville sont invités à présenter les travaux de l'équipe dans une classe de psychologie. Ils décident d'inviter Sophie et Spock dans le local de classe.

Pendant nos présentations respectives, fort sérieuses par ailleurs, les jeunes chimpanzés étaient laissés libres de se promener dans la salle. Vous ne serez pas surpris d'apprendre que les étudiants ont eu beaucoup de difficulté à nous écouter. Des cris fusaient de part et d'autre lorsque Sophie se faufilait entre les pattes des étudiants et lorsque Spock grimpait et courait sur les tables, essayant d'agripper les lampes du plafond. Nous savions bien sûr que les chimpanzés de cet âge, plus curieux qu'autrement, ne s'attaqueraient pas aux gens.

Extrait de Ce que les chimpanzés m'ont appris, Montréal, MultiMondes, 2014, 98 pages.

M. Paquette présentera son ouvrage au Salon du livre de Montréal le 21 novembre vers 14 h 45 au kiosque des Éditions MultiMondes.