Les aveugles sont plus sensibles à la douleur

Le cerveau possède une formidable capacité à réorganiser les connexions neuronales, observe le chercheur Maurice Ptito.

Les aveugles de naissance ont une plus grande sensibilité à la douleur causée thermiquement. Ils ressentent la douleur à des intensités de chaleur et de froid plus faibles que les voyants.

C'est ce que Hocine Slimani a constaté au cours d'une expérience menée dans le cadre de sa thèse de doctorat auprès de 44 aveugles de naissance âgés de 20 à 65 ans originaires du Danemark et d'Italie.

 

Le chercheur a provoqué une «douleur» à l'aide d'un dispositif émettant une chaleur à des degrés variables (d'inoffensif à modérément douloureux) sur l'une de leurs mains. Des sujets ayant perdu la vue plus tardivement (après l'âge de six ans) et des voyants ont servi de groupe témoin. M. Slimani a demandé aux participants d'appuyer sur un bouton lorsque la sensibilité thermique deviendrait «douloureuse».

Il est possible de mesurer la sensibilité à la douleur sans pour autant l'infliger de façon déraisonnable aux sujets. La méthodologie approuvée par le comité d'éthique prévoit plusieurs intensités graduelles allant de 0 °C à 50 °C. La sensibilité varie d'un individu et d'une culture à l'autre (voir l'encadré page suivante). Mais les personnes aveugles sont plus sensibles à toutes les températures.

Maurice Ptito

«C'est clair, dit le professeur Maurice Ptito, qui a dirigé les travaux de l'étudiant à l'École d'optométrie de l'Université de Montréal, les aveugles de naissance perçoivent les changements de température à des intensités plus faibles et ils répondent à la douleur plus rapidement que les voyants.» Ils ont estimé que la sensation était «douloureuse» à ~15 °C pour le froid et autour de 44 °C pour la chaleur. Par comparaison, les seuils de douleur des voyants se situent à ~8 °C pour le froid et à 47 °C pour la chaleur.

Les résultats de cette étude, qui a permis de consolider les connaissances sur les liens entre le cerveau et la vision et, plus précisément, sur la plasticité cérébrale des aveugles de naissance, ont fait l'objet de deux publications : la première, en octobre 2013, dans la prestigieuse revue scientifique Pain et la seconde en septembre 2014 dans PLOS ONE.

Âge à la lésion et capacité d'adaptation

Hocine Slimani

Beaucoup de travaux ont été réalisés sur la récupération du cortex visuel au profit de l'audition et du toucher chez les aveugles, mais à ce jour presque rien n'avait été fait sur le développement de la sensibilité thermique. L'étude de Hocine Slimani est la première à s'être intéressée à la perception de la chaleur et de la douleur chez les aveugles de naissance.

«Ce n'est pas par hasard que les aveugles ont en général une meilleure audition que les voyants, affirme M. Ptito, titulaire de la Chaire de recherche Harland Sanders en sciences de la vision. Le cerveau possède une formidable capacité à réorganiser ses connexions neuronales. Au point de pouvoir compenser les dysfonctionnements d'un sens endommagé ou perdu.»

Plus les sujets ont perdu la vue à un jeune âge, plus grande est la capacité d'adaptation de leur cerveau.

Ce phénomène s'appuie sur un processus biologique : la plasticité cérébrale, cette aptitude de notre cerveau à créer de nouveaux neurones et de nouvelles connexions lors d'un apprentissage. Des travaux du professeur Ptito dont Forum a fait écho ont d'ailleurs levé un peu plus le voile sur le fait que le cortex visuel des gens aveugles ne se détériore pas malgré sa non- utilisation. Dans «Voir avec la langue» (lire Forum du 17 février 2003), le spécialiste de la plasticité cérébrale expliquait comment un groupe d'aveugles de naissance étaient parvenus à tirer profit de leur cortex visuel grâce à une plaque de stimulation tactile déposée directement sur la langue.

Selon Maurice Ptito, la recherche de M. Slimani revêt un grand intérêt scientifique. Elle confirme entre autres que «l'âge à la lésion» est vraiment important pour la plasticité cérébrale. Celle-ci diminue au fil du temps, même si elle ne disparaît pas totalement. «Dans le cas présent, la plasticité est dépendante de l'âge auquel les sujets ont perdu la vue, note le professeur. Aucun des sujets devenus aveugles après l'âge de six ans n'a démontré d'hypersensibilité à la douleur.»

Il y aurait ce que les neurologues nomment une «fenêtre critique». Il s'agit de la période d'apprentissage pendant laquelle le cortex visuel acquiert ses aptitudes de décryptage du monde extérieur. Elle s'étendrait jusqu'à la cinquième année de vie, selon les experts. Une fois cette «fenêtre critique» dépassée, la récupération devient d'autant plus difficile que le temps passe. Autrement dit, plus les sujets ont perdu la vue à un jeune âge, plus grande est la capacité d'adaptation de leur cerveau.

Outre les chercheurs de la chaire Harland Sanders, deux autres laboratoires de recherche, du Danemark et d'Italie, ont pris part à cette étude multicentrique. Les travaux de Hocine Slimani ont été codirigés par le professeur Ron Kupers, de l'Université de Copenhague.

Dominique Nancy

 

La sensibilité à la douleur est aussi culturelle

Les Italiens sont-ils plus douillets que les Danois? C'est ce que croit le professeur Maurice Ptito, qui a dirigé une étude auprès d'aveugles et de voyants originaires d'Italie et du Danemark. «La perception de la douleur diffère selon les personnes et les cultures, affirme le chercheur d'origine marocaine. Mais les Latins en général semblent plus sensibles à la douleur.»

Son étude a révélé de faibles variations du seuil de perception de la douleur entre les aveugles mais des niveaux de sensibilité à la douleur entre individus de différentes cultures. Les sujets d'origine danoise seraient plus stoïques que les Italiens à l'égard de la douleur. «Lorsqu'on demande aux gens de quantifier leur douleur, les Italiens ont tendance à la chiffrer plus haut que les Danois», indique Maurice Ptito.

On n'a pas tous les mêmes rapports avec la douleur, ajoute le chercheur. «Subjective par définition, la perception de ce qui est douloureux varie d'une personne à l'autre. Elle est modulée par des facteurs biologiques, psychologiques, familiaux, sociaux et culturels.»

Ne craignant pas de reproduire des stéréotypes, Maurice Ptito se dit à peu près certain que l'intensité ressentie dépend beaucoup de nos expériences passées et de la façon dont nous avons été élevés. «Ceux qui comme moi, qui aie baigné dans la culture méditerranéenne, ont grandi dans la ouate, voire ont été surprotégés face au danger, ont tendance à être plus douillets.»