Qu'apporterait la démocratisation des processus d'évaluation des médicaments?

  • Forum
  • Le 10 novembre 2014

  • Martin LaSalle

Aux États-Unis, la voix du public est généralement considérée comme importante et nécessaire dans l'évolution de la politique pharmaceutique. Néanmoins, la participation citoyenne à l'évaluation des médicaments soulève certaines questions : qui parle au nom du public? Quels intérêts fait-on valoir : l'intérêt général ou l'intérêt personnel des patients?

 

C'est ce qu'a tenté de savoir Loes Knaapen dans son projet de recherche postdoctoral mené sous la supervision de Pascale Lehoux, professeure à l'École de santé publique de l'Université de Montréal.

Lorsqu'un médicament est sou mis pour approbation à la Food and Drug Administration des États-Unis (FDA) avant d'être commercialisé, le comité d'experts chargé d'évaluer les données probantes doit aussi considérer le témoignage des intervenants du public pour élargir le spectre de son analyse.

Entre 2009 et 2013, le comité d'experts de la FDA responsable d'évaluer les médicaments oncologiques a entendu 132 interventions publiques au cours de 32 séances. C'est le contenu de ces interventions qui a été l'objet de la recherche de Loes Knaapen.

De qui le public est-il formé?

Mme Knaapen a observé que 79 % des intervenants du public étaient des patients, dont la moitié faisait partie d'une association de patients. Les autres étaient des experts, des chercheurs ou des professionnels de la santé (20 %) ou encore des représentants de l'industrie (2 %) non liés à l'entreprise pharmaceutique ayant fabriqué le médicament évalué au moment de l'audience.

Loes KnaapenPar ailleurs, le tiers des individus entendus ont déclaré avoir reçu de l'argent de la part de la société pharmaceutique dont le produit était à l'étude; 35 % ont dit n'avoir reçu aucune somme de l'industrie, tandis que 32 % n'ont pas fourni cette information.

«Cela met en lumière la délicate question du financement des intervenants par les laboratoires pharmaceutiques, indique Mme Knaapen. Ainsi, l'industrie rembourse les frais de déplacement à une minorité des intervenants (22 %), mais c'est le financement indirect qui est le plus inquiétant, très fréquent parmi les experts (58 %) et les associations de patients (33 %).

Mais, qu'ils aient reçu ou non une somme d'argent des entreprises pharmaceutiques, 89 % des intervenants se sont montrés en faveur de l'autorisation de la mise en marché du médicament évalué par le comité. Seulement 5 % étaient contre, tandis qu'une proportion équivalente se disait neutre.

«Même si leur position en faveur de la commercialisation du médicament évalué concordait avec les intérêts de l'industrie pharmaceutique, les arguments des intervenants du public reposaient sur des valeurs plus universelles, tels la santé personnelle, le droit des patients et les principes économiques, la FDA n'étant pas censée se préoccuper des intérêts commerciaux», nuance la chercheuse.

Des arguments de poids?

Loes Knaapen s'est particulièrement intéressée à l'évaluation du public quant aux nouveaux médicaments, en analysant les arguments invoqués par les patients et les groupes de patients.

Des intervenants ont fait valoir l'importance des faits démontrés et d'une démarche fondée sur la preuve (evidence-based medicine, en anglais). D'autres ont soulevé le débat entourant le rôle de la FDA, opposant son devoir de protéger le public au droit des patients de prendre certains risques.

Certains ont fait ressortir la valeur de l'expérience personnelle en rapportant les bienfaits de la prise du médicament évalué sur la vie des personnes, au-delà des données statistiques.

Des participants ont aussi relevé les avantages économiques du produit évalué en mentionnant que l'introduction d'un nouveau médicament sur le marché stimule la concurrence et contribue ainsi à en diminuer le coût.

Mais quel est le poids qu'accordent les membres du comité d'experts de la FDA aux arguments exprimés par le public?

«La validité des argumentations, leur effet et leur légitimité relèvent d'un débat plus large, dit-elle. Parce que les patients et les associations de patients mènent aussi des campagnes de relations publiques qui, elles, peuvent influencer d'autres patients de même que la FDA dans la conception de son rôle et sa procédure d'évaluation des médicaments.»

À la lumière de l'expérience américaine, le Canada devrait-il démocratiser ses structures d'évaluation des médicaments en élargissant le mécanisme consultatif au grand public?

«Le processus consultatif de la FDA n'est pas sans poser quelques problèmes, mais il a le mérite d'être transparent, conclut Loes Knaapen. Les témoignages qu'on y entend sont rendus publics, ce qui permet à la population de savoir ce qui s'y passe et de critiquer ou de contester au besoin.»

Martin LaSalle

(Illustration : Benoît Gougeon)

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