Sur les traces de «l'inventeur du stress»

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  • Le 10 novembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le gong matinal sonnait l'appel pour la réunion des chercheurs du laboratoire d'Hans Selye, qui a compté jusqu'à 150 personnes.Il a côtoyé Yvan Pavlov et Norman Bethune. Hans Selye (1907-1982) a consacré l'essentiel de sa carrière à l'enseignement et à la recherche à l'Université de Montréal.

 

L'inventeur du concept de stress, un endocrinologue de premier plan, auteur de 1700 articles scientifiques et de 39 monographies, était surnommé «le Einstein de la médecine».

«Le Dr Selye a marqué la médecine moderne; il aurait certainement mérité un prix Nobel», commente au cours d'un entretien téléphonique son ancien étudiant au doctorat Roger Guillemin, lui-même lauréat du Nobel de médecine en 1977 (avec deux autres chercheurs) pour ses travaux sur les neurohormones.

Le peintre Salvador Dalí a exécuté un dessin pour Hans Selye qui sera reproduit pour annoncer un congrès sur le stress à Monte-Carlo en 1979.Auteure d'une biographie scientifique du Dr Selye, Andrée Yanacopoulo (Hans Selye ou la cathédrale du stress, Le jour, 1992), explique que celui-ci a connu la gloire de son vivant, jouissant dans les années 70 d'une réputation digne des grandes vedettes pour ses travaux sur l'adaptation au stress. «Les Américains insistaient pour que les tours de ville les conduisent devant les fenêtres de son laboratoire, au septième étage de l'aile est du Pavillon principal.»

Hans Selye était jusqu'à récemment le chercheur canadien le plus cité dans le monde, selon l'historien Denis Goulet, coauteur de l'Histoire de la médecine au Québec, 1800-2000 (Septentrion, 2014). Vénéré en Hongrie, où l'on trouve des timbres à son effigie et où une université porte son nom à Komarno, Hans Selye a été déclaré «personnage d'importance historique nationale» à l'occasion du 25e anniversaire de sa mort par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.

En 2008, la présidente de la Fondation Hans Selye, Milagros Salas-Prato, faisait don à l'Université de Montréal d'un imposant fonds d'archives appartenant à la succession. Dans la cinquantaine de boîtes acquises à cette occasion, on trouve quelques surprises dont des reproductions, sous forme d'affiches, d'une œuvre de Salvador Dalí commandée par le Dr Selye à l'occasion d'un symposium sur le stress à Monaco en 1979. Le dessin, signé, montre des visages et des crânes exsangues le long d'un axe avec un paysage montagneux au soleil couchant en arrière-plan. Le mot stress est ajouté en avant-plan, calligraphié sur un griffonnement de l'année au stylo rouge.

17 fois en nomination

Docteur en médecine de l'Université de Prague, Hans Selye se joint au corps professoral de l'Université de Montréal en 1945, après quelques années à l'Université McGill, où il a entamé ses études sur le stress (la première mention du terme date de juillet 1936 dans la revue Nature). Il fonde à l'université d'expression française l'Institut de médecine et de chirurgie expérimentales, qui connaîtra des années fastes. Avec des dizaines de collaborateurs, il y mènera ses recherches tambour battant et formera de nombreux chercheurs jusqu'à sa retraite, en 1977. L'objet de ses travaux était le «syndrome d'adaptation», encore étudié aujourd'hui. Selon le Centre d'études sur le stress humain, le corps réagit de trois façons à une agression : le combat, la résistance et l'épuisement.

L'endocrinologue illustrait ses propos à la craie sur un tableau noir. Pour gagner du temps, il dessinait des deux mains.L'énumération de quelques membres du conseil des gouverneurs de l'Institut international du stress, qu'il crée cette année-là, laisse pantois : Marshall McLuhan, Richard Buckminster Fuller, Thérèse Casgrain, Alvin Toffler, René Dubos.

Les retombées des recherches d'Hans Selye sont incalculables aujourd'hui, mais à l'époque le grand public n'en connaissait que la partie émergée grâce à des livres de vulgarisation tels que Stress sans détresse (Éditions La Presse, 1974) et Le stress de ma vie (Stanké, 1976). Ses travaux n'ont pas échappé à la Fondation Nobel, qui a considéré sa candidature à plusieurs reprises. «Les délibérations sont confidentielles et sont mises sous scellés pour 50 ans. Mais j'ai obtenu la confirmation, en 2012, qu'Hans Selye a été en nomination à 17 reprises», souligne Mme Salas-Prato.

Cela dit, les récompenses se sont accumulées au cours de sa carrière, puisqu'il a reçu quantité de prix et de médailles, qu'il se faisait une joie de montrer aux visiteurs du 659, rue Milton, à Montréal. Mais la mémoire finit par oublier. Un projet de musée du stress, dans l'immeuble qu'il a habité pendant 40 ans, a été remisé faute de financement, et le bâtiment a été vendu il y a quelques années. Selon Mme Salas-Prato, le Dr Selye n'est pas reconnu à sa juste valeur au Québec. En Europe et même en Amérique du Sud, il demeure un monument scientifique encore de nos jours.

Un homme difficile

Bourreau de travail, Hans Selye arrivait à son laboratoire à 7 h du matin et en repartait 10 ou 12 heures plus tard. Un rythme qu'il tenait sept jours sur sept. Il aura cinq enfants (Michel, Marie, André, Jean et Cathie) et se mariera trois fois. Homme discipliné et sévère, il avait la réputation de gérer son personnel et de diriger ses étudiants avec une poigne de fer. «Il avait été élevé à la dure en Europe de l'Est et ça paraissait dans sa personnalité et dans son éthique de travail», résume Andrée Yanacopoulo, qui a effectué une soixantaine d'entrevues pour écrire sa biographie scientifique.

Mme Salas-Prato, qui a bien connu le professeur Selye, conserve pourtant de lui un souvenir plaisant. «C'était un homme extraordinaire doté d'un charisme sans égal. Il était incroyablement ouvert sur le monde – d'ailleurs, il parlait couramment plusieurs langues – et aimait s'entourer de chercheurs de multiples horizons.»

En tout cas, il était nettement à l'avant-garde en matière de transport, puisqu'il venait presque tous les jours sur le campus en vélo. Dans les années 50, c'était pour le moins inhabituel. On peut encore voir sa grosse bicyclette à l'accueil du CEPSUM. C'est l'un des rares artéfacts exposés en permanence provenant du chercheur émérite.

Faire du vélo, encore aujourd'hui, c'est une bonne façon de maîtriser le stress...

Mathieu-Robert Sauvé

(Photo : Archives UdeM, Fondation Hans Selye)

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