Quand le sommeil révèle les outrages du temps

  • Forum
  • Le 17 novembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Pour les profanes, les électroencéphalogrammes obtenus pendant une nuit de sommeil ne sont que des griffonnages anarchiques. Pour Julie Carrier, chercheuse à l'Université de Montréal qui consacre ses travaux au sommeil depuis plus de 15 ans, c'est comme une partition musicale. «Les oscillations qu'on voit ici sont les ondes lentes et les fuseaux du sommeil, indique-t-elle avec la pointe de son crayon. Elles pourraient être associées aux pertes cognitives qu'on subit en vieillissant. En tout cas, leur nombre et leur amplitude diminuent significativement avec l'âge.»

 

Aurait-on ici la signature cérébrale des outrages du temps? Les travaux de l'équipe de Julie Carrier démontrent que les fuseaux de sommeil, qui ressemblent à de petits gribouillis de 0,7 seconde sur l'électroencéphalogramme et qui reviennent à des intervalles de 4 secondes pendant le sommeil lent, prédisent la performance cognitive des individus plus âgés. «On pense souvent qu'il y a peu d'activité cérébrale durant le sommeil lent en comparaison du sommeil paradoxal, où se déroulent la plupart de nos rêves. Les recherches récentes montrent qu'au contraire notre cerveau peut être particulièrement actif au cours de cette phase de sommeil, particulièrement pendant certaines phases des ondes lentes et des fuseaux de sommeil. C'est ce qui explique l'importance de ces oscillations dans le sommeil pour la mémoire et les capacités d'apprentissage», signale-t-elle.

On sait que le sommeil diminue avec l'âge tant en qualité qu'en quantité. Ainsi en est-il des oscillations durant le sommeil lent qui sont engagées dans les processus de mémorisation et d'apprentissage. «Cela n'a pas échappé aux compagnies pharmaceutiques, qui pourraient marquer un grand coup en trouvant une façon de maintenir, voire d'augmenter la fréquence de ces oscillations au cours du sommeil», mentionne Julie Carrier. On pense à une sorte de fontaine de jouvence pharmaceutique.

Le fait de prendre des somnifères ne pourrait-il pas nous assurer un sommeil long et réparateur? «Malheureusement non, répond Mme Carrier. Les somnifères et autres solutions chimiques ont souvent l'effet contraire. Ils réduisent ces oscillations et amplifient ainsi les effets du vieillissement sur le sommeil.»

Vieillissement et sommeil

Mme Carrier jure qu'elle dort ses huit heures par nuit.Chaque fois qu'on souffle une bougie pour son anniversaire, on «célèbre» en même temps une détérioration de son sommeil, rappelle Julie Carrier en souriant. «C'est inéluctable. Nous vieillissons, sur le plan de la qualité du sommeil, à partir de la trentaine. Et ce, jusqu'à notre mort.»

Grand négligé de notre société hyperactive, le sommeil est celui que l'on comprime quand on est pressé. Pourtant, il pourrait être un remède presque universel à nos maux. «Le sommeil est utile à la digestion, à la santé cardiovasculaire, au contrôle du stress, à la santé mentale et à la productivité, entre autres. Je crois que nous devrions le valoriser autant que l'exercice physique et la nutrition», pense cette grande dame du sommeil qui jure qu'elle dort ses huit heures par nuit.

Dormir dans une machine

Les électrodes fixées sur le cuir chevelu pour enregistrer l'activité cérébrale permettent aux chercheurs depuis une cinquantaine d'années de bien suivre le dormeur. Mais ce dispositif a atteint ses limites depuis qu'on dispose d'appareils d'imagerie par résonance magnétique capables d'observer le cerveau en action et en trois dimensions. Les interactions entre les différentes parties du cortex deviennent des éléments fondamentaux de l'équation. «Le problème, c'est de parvenir à faire dormir les sujets de recherche dans l'appareil. À plus forte raison des sujets vieillissants.»

L'équipe montréalaise y est tout de même parvenue avec 16 personnes âgées et autant de sujets témoins. «Ils ne dorment pas longtemps, mais cela nous a suffi pour les besoins de la recherche. Certains résultats paraîtront bientôt dans des revues spécialisées.»

C'est à Liège, en Belgique, que Julie Carrier a été initiée aux technologies par résonance magnétique durant sa dernière année sabbatique. Sa tournée internationale a aussi compté des étapes en Estonie, France et Suisse. «Le Centre d'études avancées en médecine du sommeil de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal est parmi les chefs de file mondiaux en termes de masse critique de chercheurs dont les travaux traitent du sommeil et des rythmes circadiens.»

Au Canada, on compte plus d'une soixantaine de chercheurs de carrière spécialisés dans ces deux axes, dont le cinquième sont basés au Centre d'études avancées en médecine du sommeil. Julie Carrier, quant à elle, est chercheuse nationale du Fonds de recherche du Québec ? Santé et ses études sont financées par les Instituts de recherche en santé du Canada et le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

Mathieu-Robert Sauvé